Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos énorme et proéminent.
En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui inonda le visage d’un flot de larmes.
—Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma fille!
Elle connaissait Celinda depuis le jour où elle était arrivée dans le pays et où elle-même était entrée comme domestique à l’estancia. Il lui était pénible de quitter mademoiselle mais elle ne pouvait plus supporter le caractère de son père.
Don Carlos commandait un peu brutalement et il n’admettait aucune objection de la part des femmes, surtout lorsque celles-ci n’étaient plus très jeunes.
—Le patron est vert encore, disait Sébastienne à ses amies, et dès qu’on se fait vieille les sourires et les jolies paroles vont aux plus fraîches; pour moi on me houspille et on me menace du rebenque.
Après avoir embrassé la jeune fille, Sébastienne regarda don Carlos avec une indignation un peu comique et ajouta:
—Puisque nous ne pouvons plus nous entendre, le patron et moi, je m’en vais à la Presa servir chez l’entrepreneur italien.
Rojas haussa les épaules pour indiquer qu’elle pouvait très bien s’en aller où bon lui semblait, et Celinda accompagna sa vieille servante jusqu’à la porte du bâtiment.
Au milieu de l’après-midi, ayant fait la sieste dans un hamac de toile et lu quelques journaux de Buenos-Ayres que le chemin de fer apportait trois fois par semaine dans ce désert, don Carlos sortit de la maison.