Un cheval sellé était attaché à un des poteaux qui supportaient l’auvent de la porte. L’estanciero eut un sourire satisfait en voyant que la selle était d’amazone. Celinda parut à ce moment en jupe à l’écuyère. Du bout de son rebenque elle envoya un baiser à son père et sans prendre appui sur l’étrier ni demander l’aide de personne elle se mit en selle d’un bond et lança son cheval au galop dans la direction du fleuve.

Elle n’alla pas bien loin. Derrière un bouquet de saules elle trouva, à l’attache, un autre cheval portant une selle d’homme; celui qu’elle avait monté le matin. Celinda mit pied à terre, se dépouilla de son costume féminin et apparut en culotte et en bottes avec une chemise et une cravate d’homme. Elle souriait de désobéir au «vieux», car suivant l’usage du pays, c’était ainsi qu’elle appelait son père.

Elle tenait à ne pas surprendre malencontreusement celui qui l’avait toujours connue vêtue comme un garçon et qui la traitait de ce fait avec une confiante camaraderie. Qui sait si, en la voyant en jupes, comme une demoiselle, il ne se sentirait pas intimidé, s’il ne deviendrait pas plus cérémonieux et n’éviterait pas désormais de la rencontrer?

Elle abandonna sa robe sur le dos du cheval qui l’avait amenée et monta joyeusement sur l’autre. Elle lui serra les flancs dans ses jambes nerveuses et, lançant en l’air le lasso qu’elle portait attaché à sa selle, elle fit monter la corde en spirale au-dessus de sa tête.

Elle galopa le long de la berge, au ras des vieux saules qui penchaient leur chevelure sur la course rapide du fleuve. Ce chemin liquide, toujours désert, qui descendait des glaciers des Andes, tout proches du Pacifique, pour aller se jeter dans l’Atlantique, devait son nom, affirmaient certains, aux plantes sombres qui tapissent son lit et donnent aux eaux, filles des neiges, une teinte vert foncé.

L’effort de son cours millénaire avait peu à peu taillé dans le plateau une profonde vallée, large d’une lieue ou deux. Le fleuve courait dans cette gorge entre deux talus constitués par des alluvions qu’il avait déposées pendant les grandes inondations. Ces deux rives inégales étaient formées de terre fertile et molle, cultivable aussi loin que les pénétrait l’humidité des eaux voisines.

Plus loin, le sol s’élevait et, face à face, deux murailles escarpées, sinueuses et jaunâtres, se regardaient. Celle de gauche limitait la Pampa. Sur la rive opposée commençait le plateau patagon, région de froids glacials, de chaleurs suffocantes, d’ouragans terribles; la flore pauvre ne permettait aux troupeaux d’y trouver leur pâture que s’ils avaient devant eux d’énormes étendues.

Toute la vie du pays se trouvait concentrée dans la large coupure que les eaux avaient ouverte et qui formait frontière entre la Pampa et la Patagonie. Les deux bandes de terre qui longeaient les rives offraient plusieurs milliers de kilomètres de sol fertile, apport du fleuve au cours de son voyage des Andes à la mer.

C’était dans une section de ce ravin immense que des hommes travaillaient à élever de quelques mètres le niveau des eaux pour fertiliser les champs d’alentour. Celinda excitait à grands cris son cheval comme pour lui communiquer sa joie. Elle courait à ce qui l’intéressait le plus dans le pays. Elle suivit un des méandres du fleuve et soudain les eaux s’étalèrent devant elle comme un lac tranquille et désert. Plus loin, à l’endroit où les rives se resserraient et emprisonnaient un courant tumultueux, elle aperçut les silhouettes de fer de plusieurs machines élévatrices et les toits de zinc ou de chaume d’un village. C’était l’ancien campement de la Presa qui devenait rapidement une agglomération.

Tous les bâtiments semblaient écrasés contre le sol; aucune tourelle, aucun étage élevé n’en rompait la plate monotonie.