Comme la jeune fille n’avait pas besoin d’aller jusqu’au village pour trouver ce qu’elle cherchait, elle modéra l’allure de son cheval et se dirigea au pas vers des groupes d’hommes qui travaillaient en un point assez éloigné du fleuve, presque à l’endroit où la plaine commençait à se relever pour former la pente du plateau où s’étendait la Pampa.
Ces ouvriers, européens ou métis, retournaient et amoncelaient la terre pour ouvrir de petits canaux destinés à l’irrigation. Deux machines, dont les moteurs mugissants accompagnaient le travail, creusaient aussi le sol pour alléger le labeur de l’homme.
Celinda regarda autour d’elle avec des yeux scrutateurs et tournant le dos au groupe d’ouvriers elle se dirigea vers un homme qui se tenait seul sur une hauteur. Cet homme était assis sur un siège de toile devant une table pliante. Il portait un costume de travail et des bottes. Un grand chapeau reposait sur le sol à ses pieds, et, le front dans ses mains, il étudiait les papiers étalés sur la table.
C’était un jeune homme, blond, aux yeux clairs. Sa tête faisait penser à celle des athlètes que la sculpture grecque a éternisée; type que l’on retrouve fréquemment, sans qu’on sache pourquoi, chez les races de l’Europe du Nord: un nez droit, des cheveux courts et bouclés qui envahissaient le front bas et large, un cou vigoureux. Il était à ce point absorbé par l’étude de ses papiers qu’il ne vit pas arriver la «fleur du Rio Negro».
Elle avait mis pied à terre sans abandonner son lasso. Avec la souplesse et la ruse d’un Indien, elle avança à quatre pattes sur la pente douce sans que le moindre bruit dénonçât son approche. A quelques mètres de l’homme, elle se redressa, et riant à part soi de son espièglerie, elle imprima à son lasso une rotation énergique, puis le lâcha dans l’espace. La boucle s’abattit sur le jeune homme, se resserra, lui immobilisa les bras par le milieu, et une légère traction le fit chanceler sur son siège. Furieux, il regarda autour de lui et fit mine de se mettre en défense; mais sa colère fit place à un joyeux étonnement. Un éclat de rire insolent et frais parvint à ses oreilles, et il aperçut Celinda qui, heureuse du succès de sa ruse, tira plus fort sur le lasso. Pour ne pas être renversé il dut marcher dans la direction de l’amazone. Quand il fut près d’elle, elle dit comme pour s’excuser:
—Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus! Je suis venue vous capturer; ainsi vous ne m’échapperez plus.
Le jeune homme prit un air surpris et répondit d’une voix lente et maladroite, en écorchant les mots avec sa prononciation étrangère:
—Si longtemps? Ne nous sommes-nous pas vus ce matin?
Elle imita son accent pour répéter:
—Si longtemps?... Et quand cela serait, «gringo[8]» plein d’ingratitude. C’est donc peu de chose que de ne s’être pas vus depuis ce matin!