Tous deux se mirent à rire avec une gaieté d’enfants. Ils étaient revenus à l’endroit où le cheval attendait, et Celinda se hâta de se mettre en selle comme si elle eût craint en restant à pied de se trouver humiliée et désarmée.

Maintenant le «gringo», malgré sa haute taille, atteignait à peine de la tête sa ceinture et la «fleur du Rio Negro» acquérait en le regardant de haut en bas une hautaine supériorité. Comme l’étranger avait encore autour du buste la boucle de la corde, Celinda voulut l’en débarrasser.

—Dites donc, don Ricardo, j’en ai assez d’avoir un esclave. Je vais vous rendre la liberté et vous laisser travailler un peu.

Elle fit glisser le lasso par-dessus les épaules du jeune homme; mais voyant qu’il restait immobile comme si sa présence lui eût enlevé toute initiative, elle lui présenta sa main droite avec une majesté comique.

—Baisez ma main, mister Watson; soyez poli. Vous êtes en train de perdre dans ce désert les belles manières que vous avez apprises à l’Université de Californie.

Le ton solennel de la jeune fille fit rire l’ingénieur qui se décida à lui baiser la main. Mais il la regardait avec l’indulgence protectrice des grandes personnes qui s’amusent des espiègleries d’une enfant malicieuse, et la fille de Rojas en parut contrariée.

—Nous finirons par nous fâcher. Vous vous obstinez à me traiter comme une gamine alors que je suis la plus grande dame du pays, la princesse «doña Flor du Rio Negro».

Watson continuait à rire et Celinda renonça à sa gravité affectée. Elle joignit ses éclats de rire à ceux de Watson; mais aussitôt mademoiselle Rojas, avec un intérêt maternel, s’informa minutieusement de la vie que menait son ami.

—Vous travaillez trop; je ne veux plus que vous vous fatiguiez, vous savez, gringuito[9]?... C’est bien du souci pour un homme seul. Quand revient votre ami Robledo? Il est certainement en train de s’amuser à Paris.

Watson redevint sérieux en entendant prononcer le nom de son associé. Il était déjà de retour et arriverait d’un moment à l’autre. Mais son travail n’était pas bien épuisant en somme. Il avait fait des choses plus difficiles et plus dures dans d’autres pays. Les ingénieurs du gouvernement n’avaient pas encore achevé la digue et ils n’étaient à l’œuvre, Robledo et lui, que pour gagner du temps.