Elles attendaient leurs maris pour les empêcher de boire trop abondamment ou guettaient un compagnon pour la nuit.

Des lumières qui commençaient à briller dans les maisons piquaient de leurs points rouges la gaze violette du crépuscule.

Celinda et son compagnon contemplaient le village et le fleuve en silence comme dans la crainte que leur voix ne troublât le calme mélancolique du couchant.

—Partez, mademoiselle Rojas, dit brusquement Richard, pour rompre le charme de l’heure, la nuit s’avance et votre estancia est loin.

Celinda ne croyait pas au danger. Ni les hommes ni la nuit ne lui faisaient peur; cependant, elle prit congé de Watson et mit son cheval au galop. Richard suivit, pour entrer dans la Presa, un espace découvert que les habitants considéraient comme la rue principale; dans cette agglomération récente, du reste, toutes les rues étaient principales par leurs vastes dimensions.

Avec prévoyance, le gouvernement de Buenos-Ayres avait décrété que dans les villages nouveaux surgis au désert les rues seraient larges d’au moins vingt mètres.

Qui pouvait savoir s’ils ne deviendraient pas un jour de grandes villes!... En attendant, les demeures basses, à un seul étage, restaient séparées de celles qui leur faisaient face par une étendue énorme que les ouragans glacials balayaient sans rencontrer d’obstacles ou que les colonnes de poussière recouvraient d’un épais nuage. Parfois le soleil brûlait la terre et faisait lever sous les pieds du passant des nuées bourdonnantes de mouches; d’autres fois les flaques laissées par les rares pluies obligeaient les habitants à marcher dans l’eau jusqu’au genou pour aller voir le voisin d’en face.

En avançant entre les deux rangées de maisons, Watson rencontra les principaux personnages de l’endroit. Il aperçut d’abord M. de Canterac, un Français, ancien capitaine d’artillerie, qui, à en croire certaines gens qui se disaient ses amis, avait dû abandonner sa patrie à la suite d’affaires d’ordre privé. Il était ingénieur au service du gouvernement argentin qui le chargeait de travaux lointains et pénibles que ses collègues du pays répugnaient à entreprendre. C’était un homme de quarante ans, maigre, les cheveux et la moustache grisonnants, l’aspect assez jeune cependant.

Il marchait d’un air martial, comme s’il portait encore l’uniforme, et ne négligeait pas, en plein désert, l’élégance de sa mise.

Canterac était entré à cheval dans la rue dite principale, vêtu d’un élégant costume d’écuyer, la tête couverte d’un casque blanc. Il aperçut Watson, et mit pied à terre pour marcher à côté de lui en tenant son cheval par la bride; il examina les plans que rapportait l’Américain.