Ils revinrent dans la salle à manger, et une petite servante métisse, sa longue tresse dans le dos, mit sur la table des bouteilles et des verres.
—J’ai décidé, continua l’Italien, de prendre une «gouvernante»; ce sera Sébastienne, celle qui servait à l’estancia de Rojas. Il faut pour diriger cette maison une femme de tête.
Watson ne voulut pas accepter un second verre. Il devait partir pour permettre aux deux hommes de parler des travaux entrepris au compte de l’Etat.
Quand il quitta la maison, il faisait nuit noire, et toute la vie de l’ancien campement semblait s’être concentrée dans le cabaret dont l’éclairage, le plus brillant du village, projetait sur le sol, par la double porte, deux rectangles de lumière rouge.
Les clients les plus respectables buvaient debout, devant le comptoir. Un Espagnol jouait de l’accordéon; d’autres ouvriers européens dansaient avec les métisses des valses et des polkas. Beaucoup de Chiliens, qui avaient dû passer la Cordillère et s’en iraient plus loin encore après quelques jours de travail, poussés par leur éternelle manie de mouvement. Ces gens-là tiraient leur couteau avec une facilité inquiétante, sans pour cela cesser de sourire et de parler d’un ton mielleux. Un autre groupe, celui des hommes du pays; nul ne savait de quoi ils vivaient ni où ils étaient nés, ces cavaliers nomades, barbus, couverts du poncho et de grands éperons à leurs bottes.
A l’instar des anciens gauchos ils portaient un large ceinturon de cuir, orné de pièces d’argent en arabesques, où ils passaient leurs armes.
Tous ces Américains toléraient avec un silence méprisant que l’accordéon jouât ses danses de «gallegos» ou de «gringos»; mais enfin l’un d’eux réclamait à grands cris les danses du pays. Comme cette demande était faite d’un ton de menace les couples enlacés à la mode européenne s’empressaient de se retirer. Alors les fils de la terre mimaient parfois les vieilles danses argentines, le pericon ou le gato; mais plus souvent c’était la cueca chilienne avec son accompagnement de cris et d’applaudissements rythmés qui enflammait d’enthousiasme les clients du cabaret.
Le patron de l’établissement prêtait deux guitares qu’il gardait jalousement sous le comptoir. Les guitaristes faisaient mine de s’asseoir par terre, mais aussitôt une métisse courait leur offrir deux sièges d’honneur qui étaient deux crânes de chevaux.
C’étaient les meilleurs sièges de la maison. Il y avait en outre une ou deux chaises, mais disjointes et peu sûres; on les utilisait les jours de visite du commissaire de police ou de quelque autre représentant de l’autorité. Les squelettes abandonnés dans la campagne fournissaient des sièges plus solides et plus durables.
Au son des guitares les couples se formaient pour la danse chilienne. Les danseuses, tenant dans une main un mouchoir et de l’autre soulevant légèrement leurs jupes, tournaient avec lenteur tandis que les hommes, brandissant de la main droite des mouchoirs de couleur comme des frondes, dansaient à leur entour. C’était la danse des époques primitives qui reproduisait l’éternelle histoire du mâle poursuivant la femelle. Les femmes décrivaient de petits cercles pour esquiver l’homme, et celui-ci les pressait et les enveloppait dans des orbes plus larges.