Les métisses qui ne figuraient pas dans le bal frappaient dans leurs mains inlassablement pour accompagner le bourdonnement des guitares. Parfois l’une d’elles lançait un couplet de la cueca; alors les hommes poussaient des clameurs de joie et lançaient en l’air leurs chapeaux.
Un cavalier mit pied à terre devant le cabaret et attacha son cheval à un des poteaux de l’auvent. Il entra, et quand la lumière rouge des quinquets suspendus au plafond vint frapper son visage, presque tous le saluèrent avec respect.
Il portait le poncho et les grands éperons des cavaliers du pays. Son profil aquilin et son teint foncé le rapprochaient du pur type arabe. Sa barbe et ses cheveux étaient longs et bouclés. Cet homme, qui ne semblait pas avoir plus de trente ans, pouvait passer pour beau; mais on surprenait parfois sur son visage une contraction déplaisante et ses grands yeux sombres brillaient, impérieux et cruels. Son surnom, «Manos Duras[11]», était célèbre dans le pays. C’était un voisin inquiétant car il vivait de la vente des bestiaux sans que personne eût jamais pu savoir où il effectuait ses achats.
Quelques anciens n’ignoraient pas son origine et déclaraient qu’il était né dans la Pampa centrale. Ses parents, ses grands-parents et toute sa famille étaient d’excellentes gens, des pâtres légitimes qui vivaient de l’élevage de leurs propres animaux. Mais Manos Duras était né pour être un pâtre marron, voleur de bétail et matamore.
Son honnête homme de père lui avait prodigué les bons conseils et les nobles exemples.
Un vieux client du cabaret constatait avec une gravité philosophique l’inutilité de ses efforts en citant un proverbe du pays:
«Al que nace barrigon, es en balde que lo fajen.» (Celui qui est né ventru, c’est en vain qu’on lui ceint la panse.) Le patron, en le voyant entrer, courut lui offrir un verre de gin tandis que les gauchos à la mine la plus sinistre portaient une main à leur chapeau pour saluer celui qui semblait être leur chef. Les ouvriers européens le regardaient avec curiosité en demandant son nom et les métisses vinrent au-devant de lui avec des sourires d’esclaves.
Manos Duras reçut avec une certaine hauteur cet accueil flatteur. Une des femmes se hâta d’aller chercher pour lui un autre siège d’honneur, un autre crâne de cheval. Le terrible gaucho s’y installa tandis qu’autour de lui le reste des clients demeuraient assis sur le sol; la cueca, un instant interrompue par son entrée, reprit et ne s’arrêta pas à l’arrivée d’un autre personnage que le Gallego reçut derrière son comptoir avec de profondes révérences.
C’était don Roque, le commissaire de police de la Presa, seul représentant de l’autorité gouvernementale dans le village et ses environs. Le gouverneur du territoire de Rio Negro habitait au bord de l’Atlantique une agglomération où l’on ne parvenait qu’après un voyage à cheval de douze jours, c’est-à-dire six fois plus de temps qu’il n’en fallait pour aller à Buenos-Ayres en chemin de fer.
Aussi le commissaire jouissait-il de l’indépendance la plus complète, celle que confère l’oubli. Le gouverneur était bien trop loin pour lui donner des ordres. Son chef le plus immédiat était le ministre de l’Intérieur résidant à Buenos-Ayres, mais il était trop haut placé pour se soucier de son existence. En réalité, don Roque n’abusait pas de son pouvoir, et d’ailleurs il n’eût pas disposé de moyens suffisants pour le faire sentir bien lourdement. C’était un gros homme indulgent et d’un abord aisé; un bourgeois de Buenos-Ayres qui, ayant éprouvé des revers, avait demandé un emploi pour vivre et s’était résigné à l’exil de Patagonie.