—Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais bien que je n’aime que toi!

Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.

Hélène le menaçait gentiment du doigt.

—Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux pas me donner cet argent?

Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de son impuissance.

—Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de fois. Adieu, Frédéric.

Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut pas soulevé le rideau.

Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses lèvres eurent une moue méprisante.

Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.

Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens de sa génération, qui souhaitaient de faire une Italie grande par l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les arts.