Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait toujours à cet ami.

L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.

Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus ou moins tendre de sa compagne de hasard.

Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour de sa patrie.

Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus. Torrebianca était resté en Europe et Robledo depuis bien des années parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute, mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des anciens conquistadors.

De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de l’Amérique centrale.

Sa dernière lettre datait de deux ans.

Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.

Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo; on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un poncho[2] et coiffé d’un casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.

A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne l’avait pas vieilli. Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse, mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un parfait équilibre physique.