Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec, avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête, resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler l’affaiblissement de sa volonté.
Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.
Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»
Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.
Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom. Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer jusqu’à lui.
—Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de la famille de monsieur le marquis.
Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se présentait avec l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie? Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse. Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.
D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.
L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré dans la pièce la plus proche.
Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et s’écria: