En débarquant à Buenos-Ayres, ils trouvaient devant eux les mêmes obstacles qu’ils avaient voulu fuir en abandonnant leur pays; la grande cité était déjà trop vieille pour eux et les pauvres y grouillaient dans les taudis des conventillos[13]; on n’y gagnait pas mieux sa vie qu’en Europe et parfois même on trouvait plus difficilement du travail que dans l’ancien continent, car de toutes parts les gens de même profession affluaient à la fois...
Alors ils se dispersaient et gagnaient les régions les plus lointaines de la République, ils envahissaient les territoires encore déserts où de grands travaux préparait les immigrations futures.
—Quelles curieuses gens j’ai vu passer par ici en ces quelques années! disait Robledo. Je fus intéressé un jour par un travailleur qui avait le nez rouge des alcooliques, mais dont la personne avait conservé un je ne sais quoi qui laissait supposer un passé intéressant. C’était une ruine humaine; mais semblable aux palais détruits dont un fragment de statue, un chapiteau découvert dans les décombres permettent d’imaginer l’histoire, cet homme, qui volait ses camarades et roulait parfois ivre mort sur le sol, conservait toujours dans sa déchéance des gestes et des expressions qui laissaient deviner son origine. Un jour, je le vis s’amuser à peigner un de nos contremaîtres et à lui relever les moustaches en pointe à la manière du kaiser Guillaume. Je lui fis boire tout ce qu’il voulut; c’est le plus sûr moyen de faire parler ces gens-là; il parla en effet. Cet ivrogne prématurément vieilli était un baron de Berlin, ancien capitaine de la garde impériale, qui avait perdu au jeu d’importantes sommes à lui confiées par des supérieurs. Au lieu de se tuer comme l’exigeait sa famille, il partit pour l’Amérique et il tomba de plus en plus bas. Il devint général, mais il finit ouvrier ivrogne et paresseux.
Voyant que ce personnage intéressait Hélène, Robledo continua modestement:
—Il fut général pendant une des révolutions du Vénézuela. J’ai été moi aussi général dans une autre république; j’ai même été pendant vingt jours ministre de la guerre; mais on m’a mis à la porte. On me trouvait trop «scientifique» et je ne savais pas manier le machete[14] aussi bien que mes subalternes.
Ensuite, il parla d’un autre ivrogne silencieux et triste qui était venu mourir à la Presa et dont on voyait la tombe au bord du fleuve. Robledo avait trouvé des papiers intéressants au fond du sac de ce pouilleux vagabond.
Dans sa jeunesse il avait été un des grands architectes de Vienne. Il avait trouvé aussi une ancienne photographie représentant une dame à la coiffure romantique; elle était parée de longs pendants d’oreille et ressemblait à l’impératrice d’Autriche qui fut assassinée. C’était sa femme, morte à Khartoum, massacrée par les hordes fanatiques du Madhi, pendant que son mari marchait sous les ordres du général Gordon. Une autre photographie représentait un bel officier autrichien en redingote blanche très serrée à la taille; c’était le fils de ce mendiant.
—Il serait inutile—continua Robledo—de vouloir relever ces vagabonds. On les nettoie, on leur offre une vie meilleure, on les sermonne pour les empêcher de boire et leur permettre de recouvrer leurs facultés d’hommes intelligents. Les voilà dans le droit chemin; on les croit heureux; puis, un beau matin, on les voit arriver le sac au dos: «Je m’en vais, patron, réglez-moi». N’essayez pas de les questionner. Ils sont contents, ils ne se plaignent pas, mais ils s’en vont. A peine ont-ils retrouvé le calme, le démon qui les entraîne par le monde les ressaisit. Ils savent que là-bas, derrière l’horizon, se dressent les Andes, que derrière les Andes, s’étendent le Chili, le Pacifique immense semé d’îles et plus loin encore les pays enchanteurs du continent asiatique... leur manie de mouvement se réveille et les travaille:
«Allons voir par là-bas.» Ils jettent leur sac sur leur dos, et marchent vers la misère et la faim, pour s’en aller mourir dans un hôpital ou dans la solitude d’un désert... S’ils ne meurent pas, s’ils ont pu continuer à poursuivre l’illusion qui fuit en voltigeant devant eux, on les voit revenir par ici; mais c’est après avoir fait le tour de la terre.
Quelquefois les deux ingénieurs parlaient de leur propre existence. Watson avait peu de choses à dire. Elevé en Californie, il avait débuté comme ingénieur dans les mines d’argent du Mexique; il y avait appris l’espagnol, puis il était passé aux mines du Pérou. Enfin, il était venu à Buenos-Ayres, y avait connu Robledo et s’était associé avec lui pour entreprendre les travaux du Rio Negro.