L’Espagnol ne rappelait pas volontiers la période de sa vie qui avait précédé son arrivée en Argentine. Le besoin d’agir l’avait poussé à prendre part à des révolutions pour lesquelles il n’avait que mépris. Il avait entrepris des affaires prodigieuses; les gouvernements et ses compagnons l’avaient trompé et volé; de durs retours de fortune l’avaient précipité de l’opulence la plus folle dans la misère des vagabonds. Mais il évitait de raconter ses aventures dans d’autres pays; il ne parlait que de sa vie en Patagonie.

Il ne pouvait oublier les tortures que la soif lui avait fait endurer sur le plateau qui s’étend de la coupure du Rio Negro au détroit de Magellan. C’était au moment où, cessant de servir le gouvernement argentin, il était devenu ingénieur privé et s’était lancé dans ces déserts inexplorés, cherchant fortune.

Pour éviter des frais, il avait entrepris la traversée du désert avec un seul péon indigène et un peloton de six chevaux du pays qui tour à tour devaient porter les deux voyageurs. C’était des animaux résistants capables de se nourrir avec ce qu’ils trouvaient sur leur chemin.

Pour se guider, Robledo avait un plan, établi par d’autres explorateurs, où étaient portés les trous d’eau, seuls points où les voyageurs pouvaient faire halte.

Pendant les années précédentes, une grande sécheresse avait sévi. Ils arrivèrent à un puits et le trouvèrent plein d’eau salée. Il était habitué à l’eau saumâtre que, par un optimisme exagéré, les voyageurs du désert appellent eau potable; mais son estomac et celui du métis son compagnon, refusèrent d’admettre celle de ce puits-là. Ils continuèrent à marcher avec l’espoir d’être plus heureux au prochain trou d’eau. Cette fois, le puits ne contenait pas d’eau salée, il était complètement à sec... Ils avaient dû continuer leur marche en avant, à travers la plaine immense et monotone, en se guidant à la boussole; assoiffés comme des naufragés, ils marchaient haletants, et dans leurs yeux exorbités passaient des lueurs de folie.

Par respect pour Hélène, Robledo ne faisait qu’une allusion voilée aux moyens que le métis et lui avaient dû employer pour ne pas périr; ils avaient bu leur urine et celle de leurs chevaux.

—Une idée fixe me tourmentait. J’essayais de me rappeler toutes les fois où j’avais refusé une invitation à boire; je pensais à tous ces liquides: bière, eau gazeuse, boissons glacées, que j’avais méprisées. Je me rappelais aussi comment dans toutes les fêtes auxquelles j’avais assisté, j’étais passé indifférent devant les grandes tables chargées de carafons et de bouteilles... Et l’esprit troublé par la fièvre, je me disais tout en marchant: «Si tu avais accepté alors tous les bocks de bière, toutes les eaux gazeuses, toutes les boissons glacées qu’on t’a offerts et que tu as dédaignés, tu aurais maintenant dans le corps une importante réserve de liquide qui te permettrait de supporter plus facilement la soif». Cet absurde calcul me torturait comme un remords et j’avais envie de me souffleter pour me punir de ma sottise.

Robledo racontait enfin comment, alors que les chevaux ne pouvaient plus avancer, ils avaient trouvé un puits d’eau saumâtre qui leur parut le plus délicieux liquide qu’ils eussent jamais bu... Arrivé au terme du voyage, il ne trouva rien. Les renseignements qui lui avaient fait espérer une affaire avantageuse étaient faux. C’est ainsi qu’il fallait lutter pour la fortune en Amérique, à une époque où, arrivant avec un demi-siècle de retard, on trouvait déjà occupées toutes les terres riches et facilement exploitables; il ne restait plus que des terrains lointains et ingrats où souvent la ruine et la mort guettaient le colon.

—Et cependant—continuait-il—les hommes ne cesseront pas d’accourir vers ce coin du monde. C’est là que pour eux réside l’espérance sans quoi l’existence est un fardeau trop lourd... Tenez, passons en revue nos origines respectives: vous êtes Russe, Federico Italien, Watson Américain du Nord, moi Espagnol. D’où procèdent les gens qui nous arrivent tous les jours? Chacun d’une nation distincte. Je vous le dis, cette terre est la «terre de tous».

La maison des deux ingénieurs recevait chaque jour, après le dîner, la visite des plus importants personnages de l’agglomération. Canterac se présentait le premier, dans ses vêtements de coupe militaire: il apportait cependant plus de soins à sa mise depuis l’arrivée des Torrebianca. Moreno arrivait ensuite. Il se troublait toujours en saluant Hélène; sa langue s’embarrassait; il n’émettait, au lieu de paroles, que de vagues balbutiements. Pirovani venait enfin; il avait un costume neuf tous les deux jours et ne manquait pas d’apporter quelque présent pour la maîtresse de maison.