Une douzaine de flacons de «Jardin enchanté».
Une douzaine de flacons de «Nymphes et Ondines».
Six douzaines de boîtes de savon «Clair de lune».
Le contremaître poursuivit la lecture des divers feuillets du carnet. Il commençait à comprendre et son étonnement allait croissant. C’était pour cela qu’on l’envoyait à Buenos-Ayres, avec ordre de revenir sans délai!
—Padre san Francisco! murmura-t-il, tout ça pour une seule femme? Il y a de quoi servir tout le harem du Grand Turc.
Mais comme, au fond, un voyage à Buenos-Ayres, même ainsi écourté, ne lui déplaisait pas, il monta joyeusement à cheval et piqua des deux dans la direction de la gare.
De tous les personnages qui venaient rendre visite à la marquise de Torrebianca, Moreno était en apparence le plus calme. Ses travaux administratifs ne l’occupaient guère qu’un jour par semaine; le reste du temps, il lisait dans la baraque où il avait installé son bureau. Il lisait avec avidité, sans jamais se lasser, et il était fort capable de dévorer un roman, parfois deux, en un jour. Il avait une vieille passion pour les récits romanesques; mais dans les longues heures de solitude à la Presa, elle s’était encore exacerbée. Pendant que chacun travaillait aux environs du village, il restait seul dans son rudimentaire cabinet.
Or, depuis l’arrivée du marquis de Torrebianca, ses goûts littéraires, un peu imprécis jusqu’alors, s’étaient affirmés et nettement définis: il aima par dessus tout les récits qui se déroulaient dans un milieu aristocratique et dont les héros étaient des gens «du grand monde».
Il pouvait maintenant vérifier l’exactitude de ces récits, puisqu’il fréquentait des représentants de la plus haute société parisienne.
Parfois, il suspendait sa lecture et ses yeux extasiés contemplaient le plafond. L’ambition chantait un hymne sous son crâne: «Oh! être un héros de roman! être aimé d’une grande dame!»