Un soir, Moreno vit arriver à l’improviste l’ingénieur Canterac à cheval. C’était l’heure où d’ordinaire il surveillait les travaux du barrage. Seul un événement important pouvait expliquer l’arrivée du capitaine.
Le cavalier s’approcha de la fenêtre où l’Espagnol lisait et lui tendit la main en se penchant sur sa monture. Sans préambules inutiles, il dit avec une brièveté toute militaire:
—J’ai tenu à vous voir avant le départ du courrier. Je veux faire un cadeau à la marquise. La malheureuse manque de tout dans ce désert et vous vous souvenez, sans doute, que tout dernièrement elle nous confiait son ennui de ne pas avoir ici les parfums qu’elle employait à Paris.
Et l’ingénieur sortit de sa poche divers feuillets de papier qu’il tendit à Moreno.
—J’ai tiré cela de tous les catalogues de Buenos-Ayres que le patron du bar a pu me procurer. Il a bien tardé à me les donner; j’aurais voulu les avoir il y a trois jours pour profiter d’un autre train, mais enfin... Vous avez je crois beaucoup d’amis à Buenos-Ayres; écrivez donc qu’on vous envoie tous ces objets, vous en retiendrez le prix sur mon traitement de ce mois.
Moreno accepta et prit les papiers.
—Je pense, continua l’ingénieur, que cet insupportable Pirovani n’aura pas pris les devants.
Il s’éloigna vers les chantiers et Moreno examina les feuillets. Ses yeux dilatés de stupeur prirent à peu près la forme circulaire des lunettes d’écaille qui les protégeaient.
C’était une très longue liste, non seulement de parfums et de savons, mais d’objets de toilette de toute espèce. Le capitaine avait foncé dans les pages des catalogues comme dans une terre nouvellement découverte; il n’avait rien laissé derrière lui.
—Il y en a bien pour mille pesos, se dit l’employé, et il n’en touche que six cents par mois.