Son austérité d’homme de chiffres méthodique et prudent s’insurgeait contre ce défaut d’équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il finit par sourire et par trouver naturelle cette folie. La marquise était si intéressante! Et puis, une femme de ce rang pouvait-elle en vérité subir les mêmes privations qu’une femme du commun?
Jusqu’au soir, Moreno fut agité et pensif. A plusieurs reprises, il tenta de continuer la lecture de son roman; mais le livre retombait toujours sur la table couverte de papiers administratifs. Il prit enfin une feuille de papier à lettre et, le sourcil froncé, avec l’expression craintive d’un enfant qui a peur d’être pris en flagrant délit de mensonge, il se mit à écrire:
«Ma brunette jolie, envoie-moi le plus tôt possible l’habit de cérémonie que j’avais fait faire à l’occasion de notre mariage. Notre existence a complètement changé! Nous recevons fréquemment la visite de très grands personnages; nous avons beaucoup de fêtes et je suis obligé de me tenir aussi bien que tout le monde. Cela peut me servir dans ma carrière», etc...
Moreno s’arrêta pour se gratter la tête avec le manche de son porte-plume. Puis il continua d’écrire avec, sur le visage, cette même expression enfantine d’inquiétude et de remords, jusqu’à la fin des quatre pages.
Tous les soirs, au cours de la réunion chez la marquise, Pirovani avait l’attitude soucieuse de l’homme qui veut parler et que l’émotion arrête. Au bout d’une semaine d’hésitations, il se décida à exprimer son désir et ce fut le soir même où l’employé de bureau comptait bien remporter le plus beau succès de sa vie.
Hélène portait une des robes décolletées qu’elle agrémentait ou dépouillait tous les jours de quelque ornement, pour leur donner, chaque fois, un air de nouveauté. L’ingénieur français et Torrebianca étaient en smoking et Pirovani portait encore son majestueux habit noir... Mais il n’était déjà plus seul à porter ce vêtement. Moreno s’était présenté le dernier avec l’habit expédié par sa femme, habit très modeste en vérité et visiblement défraîchi; mais habit enfin. Celui de l’entrepreneur n’était donc plus l’unique, son possesseur se montra fort irrité de ce contre-temps qui le confirma dans sa résolution de parler au plus tôt.
Watson et Robledo portaient des costumes sombres. Ils s’étaient vus contraints de changer de vêtements chaque soir, pour se mettre en harmonie avec le milieu d’absurde élégance suscité par Hélène. L’Américain était fatigué des travaux de la journée; il étouffa quelques bâillements et se leva pour se retirer dans sa chambre. Hélène, qui depuis quelque temps le regardait avec intérêt, ne cacha pas son dépit de le voir se lever, la saluer froidement et se retirer sans paraître attristé de se séparer d’elle.
A ce moment, Canterac était en conversation animée avec la marquise; Moreno causait avec Robledo. Pirovani ne voulut pas laisser passer l’occasion qui se présentait de dire à Hélène toute sa pensée.
—Je n’osais vous parler, madame la marquise; mais il faut que je me décide enfin... Vous vivez dans un cadre indigne de votre beauté et de votre élégance.
Il embrassait d’un regard méprisant la pièce et les meubles qui la garnissaient.