Dès qu’il eut terminé son repas, Jaime s’accouda aux lourds balustres couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin. Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d’un trait net l’espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s’étendait lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville moderne et, plus loin, à l’extrémité du cap, l’antique Puerto Pi, avec la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l’autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes flottantes de l’horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges, triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par derrière, l’antique Alcazar de la Almudaina érigeait ses tours fauves, aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les vitres des miradors, pareilles à des lames d’acier rougi. Elles semblaient refléter un incendie.

Insensible à l’éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de l’atmosphère, à l’allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de lui, Jaime se sentait envahi d’une intense mélancolie, d’un immense découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa fonction marquées pour toute l’existence. Il est donc bien inutile d’essayer de changer de situation ou d’attitude.

Maintes fois, alors qu’il était encore un tout jeune homme, il s’était senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de l’enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d’où émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four, et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille... Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres cyprès, combien d’habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu’il se promenait dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes, avait soudain cessé de plaisanter parce qu’il avait ressenti la même impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s’agitait dans ses rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient invisibles tout près d’eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et dans toutes les grandes villes qu’il avait visitées. Non, en aucun lieu, les vivants n’étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts, qui, infiniment plus nombreux, avec toute l’autorité du passé, posaient lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s’en allaient pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité! Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c’étaient eux qui l’avaient construite; les religions, c’étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient, c’étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la morale, les usages, les préjugés, l’honneur, tout était leur œuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c’est une force qui a jadis animé d’autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l’énergie des arbres séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre naissance à l’état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont qu’un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu’ils nous ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr avertissement. Ils s’unissent tous, pour maintenir les hommes en un troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la conquête d’un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente réaction, le calme uniforme de la vie, qu’ils veulent silencieuse, semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement d’ailes des papillons, à la paix d’un cimetière endormi sous le soleil. L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce qu’ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de résister à leurs ordres.