Ah! l’homme qui mène l’existence vertigineuse des grandes villes, ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu’il mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers d’ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui, ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne sait ni l’origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses actes émanent de son libre arbitre, alors qu’ils lui sont imposés par les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l’histoire de tout ce qui l’entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela, sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne, sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme aussi l’âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de ses courageux ancêtres. Sa mentalité d’homme moderne gardait même confusément quelque chose de l’esprit des anciens majorquins qui tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait l’invincible répugnance qu’il avait ressentie en se trouvant en contact avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature! D'autres, plus forts, plus puissants que lui s’y opposaient: les morts commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait incapable de mettre de l’ordre dans ses affaires en se livrant à ces transactions qui prolongent longtemps une vie d’expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs espérances, ils l’accableraient de leurs exigences. Il allait se voir expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et cette compassion générale l’affligerait plus qu’une insulte. Il ne se sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l’après-midi, à contempler la mer, suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le cap, ou s’évanouissaient à l’horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à franchir la porte de l’oratoire de la maison, une porte antique oubliée, qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d’araignée et de la poussière.

Qu’il y avait longtemps qu’il n’était entré là!... En cette atmosphère dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d’essences précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre, la lumière se reflétant sur les ornements d’or vieilli. Sur la sainte table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d’ancien velours bleu de roi paraissaient garder encore l’empreinte des nobles dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d’heures, aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et dolente qui partageait sa vie entre la prière et l’adoration de son fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait sans doute appartenu à sa grand’mère, cette américaine de l’époque romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l’antique palais aux accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le souvenir de ces deux pieuses femmes, l’une toute mystique, l’autre sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.