Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la porte, la fenêtre et la lucarne. Il n’y avait pas une seule vitre. Mais on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d’une installation définitive.
Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y trouvait la trace de l’habile main de Pép et de la grâce de Margalida. Ce qui lui plaisait, c’était la blancheur des murs, la propreté des trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu’entretenait jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes s’étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites valves marines, qui avaient la transparence de l’écaille, étaient rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux énormes coquilles blanches hérissées d’épines aiguës, et dont l’intérieur était d’un rose humide comme de la chair de femme. Elles ornaient la table de travail.
Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de maïs, l’oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger, chaque après-midi, Margalida et sa mère.
Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.
Le bruit de la mer arrivait jusqu’à lui, de la grande mer berceuse. Une lumière mystérieuse, où se mêlaient l’or du soleil et l’azur des vagues, filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant la fenêtre avec un léger battement d’ailes, traçaient des ombres rapides sur le mur opposé.
Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu sombre de la nuit où s’allumaient les premières étoiles. Parfois la splendeur lunaire pénétrait jusqu’à lui par les volets entr’ouverts.
Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains. La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient l’air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l’on martyrise...
Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on dans les cafés du Borne?...
Quand il s’éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable. Et dire qu’il avait pu être comme les autres, qu’il avait adoré l’existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu’il menait à présent.
Il promenait son regard sur l’intérieur de la tour.