C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait pas d’en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.
Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages pétrifiés.
Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d’une sorte de tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches, granulations dues aux siècles accumulés et à l’eau salée.
Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux d’orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le silence, il avait fini par effacer le masque, œuvre du temps, et reconstituer le pur visage, tel qu’il était quelques milliers d’années auparavant.
—Regarde-la, c’est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida. N'est-ce pas qu’elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c’est qu’elle m’était réservée, qu’elle m’aimait quatre mille ans avant ma naissance et qu’elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de siècles qu’une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne comprends rien à ces choses...
Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu’il portait au señor, et s’imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire, tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des temps anciens, qui n’était plus qu’une tête. Mais enfin puisque don Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait était si extraordinaire!...
Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.
Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.
—Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour toujours.
Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu’il projetait, tandis que Pép souriait d’un air incrédule. Ruiné!... Tous les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.