Pép ne voulut pas accepter l’argent que lui offrit don Jaime. Il allait cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes plus tard.

Et voyant que don Jaime s’obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép s’employa à la rendre habitable. Il donna l’ordre à ses enfants d’apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas descendre à Can Mallorquí pour s’asseoir à leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui parvint, contenant quelques lignes d’une grosse écriture mal formée. C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu’à Palma il n’y avait rien de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu’il était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l’avertir!

Malgré cela, Pablo était un bon ami et s’occupait activement à débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes nouvelles.

Après ce brusque rappel du passé, deux mois s’écoulèrent sans qu’il arrivât d’autre lettre. Qu’importait à Jaime ce qui se passait dans un monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce que la destinée lui réservait; il n’y voulait même pas songer. Le hasard l’avait amené là, il y resterait. Il n’aurait d’autres plaisirs, que la chasse et la pêche, d’autres pensées et d’autres désirs que ceux d’un homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté tout animale. Il se tenait à l’écart, et n’adoptait pas les habitudes des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s’intéressait aux mœurs de cette race rude et quelque peu féroce.

Ainsi, quand un atlót avait atteint l’âge de puberté, son père l’appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille assemblée, et lui disait solennellement:

—Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier, l’atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans recourir à la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagné un peu d’argent, il complétait son équipement de paladin en faisant l’acquisition d’un pistolet, orné d’incrustations d’argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers étaient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur saint patron et où l’un des principaux divertissements consistait à tuer un coq d’un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d’amour où les jeunes gens s’assemblent pour faire la cour à une jeune fille: coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l’origine de rixes et de meurtres.