Dans l'île, il n’y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s’entre-tuaient jamais pour des questions d’intérêt. La jouissance du sol était bien répartie; en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l’amour seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient, se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi. Ils ululaient de loin, avant d’en venir aux mains. L'arme moderne qui ne lance qu’un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles, bourrant le tout fortement. Si l’escopette n’éclatait pas dans les mains de l’agresseur, l’ennemi était infailliblement réduit en miettes.

Les veillées d’amour duraient des mois et souvent des années. Quand un paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous les Ivicins ont des droits égaux.

Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt, quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil. Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou moins de minutes pour courtiser sa fille.

Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de hennissements et de gloussements; d’autres, solitaires, se contentant de souffler dans le bimbau, instrument composé de deux petites lames de fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui mettaient trois heures à l’aller et autant au retour, et cela deux fois par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au festeigo, pour parler pendant trois minutes à une atlóta.

En été, ils s’asseyaient en rond sous le porchú, espèce de vestibule à l’entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l’air d’une bergère d’opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus plis, qu’aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et maintenue entre des cordes, afin qu’elle gardât ses plis intacts. Sous cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu’il était impossible d’imaginer qu’il y eût de la chair sous cet amoncellement d’étoffes.

Les concurrents délibéraient longtemps sur l’ordre à suivre, et, une fois tout bien réglé, ils allaient docilement s’asseoir, l’un après l’autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les quelques minutes qui lui étaient assignées.

Si, dans le feu de la conversation, l’un d’eux dépassait le temps marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si malgré cela, il persistait, le plus fort d’entre eux le saisissait par un bras et l’éloignait pendant qu’un autre prenait sa place. Parfois, quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait, l’atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges d’habileté pour ne pas laisser voir de préférence.

Les veillées se succédaient ainsi, jusqu’à ce que la jeune fille eût fait choix d’un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n’est guère plus considérée qu’un animal domestique.