Les atlóts évincés se retirent quand ils n’éprouvent pas une grande passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques lieues plus loin. Mais, lorsqu’ils sont réellement épris, ils guettent la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se battre avec ses anciens rivaux, et c’est miracle quand il arrive au jour des noces sans avoir reçu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au sortir de la métairie de la jeune fille qu’il courtise, il décharge son arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d’estime et crie ensuite: Bona nit! Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille, il fait les choses dans l’ordre inverse, criant d’abord: Bonne nuit! et tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu’il vient d’insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette déclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s’étaient perpétuées dans l'île.

Il goûtait le plaisir que l’on éprouve quand on est installé à une place commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui d’agréables compagnons d’existence. Il s’était plu d’abord à les regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant l’influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines d’entre elles.

Il n’avait pas d’ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son installation l’obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son costume habituel. Mais, insensiblement, il s’accoutuma à ne plus porter de cravate; puis, ce fut le faux col qu’il abandonna; enfin, il renonça aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de panne des paysans. A la pêche, il s’habitua à marcher les pieds nus dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les atlóts de San José et se différenciait par quelques détails de ceux des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l’étonnement que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d’un air grave, éveillaient dans cette âme ingénue.

Ce jour-là, il l’attendait. Elle allait lui apporter son dîner d’un moment à l’autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu’une colonne de fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can Mallorquí.