«Non, non; pas de Longue; il voulait danser la Courte.»

La Longue et la Courte étaient les deux uniques danses du pays. Febrer n’avait jamais pu parvenir à les distinguer. La différence ne consistait que dans le rythme, mais l’air et les mouvements semblaient identiques.

La jeune fille, un bras courbé en forme d’anse et l’autre pendant le long de sa jupe, commença à tourner sur ses espadrilles. Son rôle se bornait là; elle n’avait pas autre chose à faire. Elle baissait les yeux, pinçait les lèvres, c’était de rigueur, avec un air de dédain pudique, comme si elle eût dansé contre son gré. Et elle tournait, tournait, traçant sur le sol de grands huit.

Le vrai danseur, c’était le jeune homme. Cette danse traditionnelle, probablement inventée par les premiers habitants de l'île, rudes pirates de l’époque héroïque, symbolisait et mimait l’éternelle histoire: la poursuite et la chasse de la femme. Elle, froide et insensible, tournait avec le détachement, l’indifférence asexuelle d’une vertu inébranlable, fuyant les sauts et les contorsions de l’homme et lui présentant le dos avec dédain, tandis que celui-ci devait, au contraire, se placer constamment devant les yeux de la rebelle, en se portant à sa rencontre, pour la forcer à le voir et à l’admirer. C'était une suite de mouvements frénétiques comme dans les danses guerrières des tribus africaines.

La fille ne rougissait pas, ne transpirait pas. Froidement, elle continuait son mouvement giratoire, sans jamais l’accélérer, tandis que le danseur, pris de vertige dans sa vitesse folle, la figure congestionnée, haletait et se retirait, tout tremblant de fatigue, au bout de quelques minutes. Chaque atlóta pouvait ainsi danser sans effort avec plusieurs jeunes gens de suite, et les laisser fourbus. C'était le triomphe de la passivité féminine qui sourit devant la jactance prétentieuse du sexe ennemi, sachant bien qu’il finira par s’humilier devant elle.

L'initiative du premier couple parut entraîner les autres. En un instant, tout l’espace resté libre fut envahi. Sous les jupes lourdes aux plis multiples et rigides, s’agitaient les petits pieds, chaussés de blanches espadrilles ou de fins souliers jaunes.

Les hommes saisissaient rudement celles qu’ils avaient choisies. «Toi!» s’écriaient-ils et aussitôt ils les entraînaient violemment. Quelques atlóts qui s’étaient laissé devancer, demeuraient immobiles, surveillant leurs camarades. Quand ils en voyaient un donner des signes de fatigue, ils le tiraient rudement par le bras, et l’éloignaient de la danseuse, en criant: «Laisse-moi là!» Et, sans autre explication, il prenait sa place, sautant autour de la fille avec une ardeur toute fraîche, sans que celle-ci, continuant à pirouetter, les yeux baissés, la lèvre dédaigneuse, parût remarquer ce brusque changement.

Pour la première fois, Jaime vit Margalida prendre part à la danse. Jusque-là elle était restée cachée parmi ses compagnes.

La jolie Fleur-d'Amandier! Il la trouvait plus belle encore, quand il la comparait à ses amies, hâlées par le soleil et les travaux des champs. Sa peau blanche douce comme une fleur, ses yeux humides et brillants, sa sveltesse et jusqu’à la finesse satinée de ses mains, la distinguaient, comme si elle était d’une race différente. En la contemplant, Jaime pensait que, dans un autre milieu, elle eût pu devenir une adorable créature. Il devinait en elle une infinie délicatesse qu’elle-même ne soupçonnait pas; mais, hélas! lorsqu’elle serait mariée, elle cultiverait la terre comme les autres; elle finirait par être semblable à toutes les autres paysannes, noueuses et tordues comme des troncs d’olivier.

Quelque chose d’extraordinaire vint le distraire de ses pensées. La flûte, le tambourin et les castagnettes continuaient à résonner, les danseurs à bondir, les atlótas à tournoyer, mais dans les yeux de tous on lisait l’inquiétude; les vieux suspendaient leurs conversations, en regardant du côté où les femmes étaient assises. Le Capellanét courait d’un couple à l’autre, parlant à l’oreille des danseurs. Ceux-ci quittaient la danse aussitôt, disparaissaient, puis revenaient au bout de quelques secondes, reprendre leur place autour des atlótas qui n’avaient pas cessé de tournoyer.