Pép esquissa un sourire en devinant ce qui se passait, et il dit à l’oreille de Febrer:
—Ce n’est rien; l’histoire de tous les bals! il y a du danger, et les atlóts ont été mettre en sûreté leurs petites affaires...
Ces petites affaires, c’étaient les pistolets et les couteaux que portaient les jeunes gens pour bien prouver qu’ils étaient citoyens d'Iviça. Pendant quelques instants, Jaime vit apparaître des armes de dimensions extraordinaires; c’était merveille qu’elles pussent être dissimulées sur ces corps sveltes et nerveux. Les vieilles femmes les réclamaient, tendant leurs mains osseuses, désireuses de partager les risques des hommes, et leurs yeux agressifs brillaient de colère et d’ardeur héroïque: «Dans quels temps d’impiété maudite vivons-nous, se disaient-elles, pour que l’on moleste ainsi les gens et que l’on s’attaque à leurs antiques coutumes?» Et elles criaient: «Par ici! par ici!» Puis, saisissant ces joujoux meurtriers, elles les fourraient sous les plis innombrables de leur jupe et de leurs cotillons. Les jeunes femmes, de leur côté, se carraient sur leurs sièges, et écartaient les jambes pour offrir aux armes prohibées une cachette plus spacieuse. Toutes les femmes se lançaient des regards résolus et belliqueux. Qu’ils y viennent, ces bandits! Elles se laisseraient mettre en pièces plutôt que de bouger!
Febrer aperçut quelque chose de brillant sur un chemin qui menait à l’église. C'étaient des buffleteries, des fusils, et, au-dessus, les tricornes de deux gendarmes. Ils s’approchèrent lentement, convaincus sans doute qu’ils avaient été flairés de loin et arrivaient trop tard. Jaime était le seul qui les regardait; tous les autres, la tête baissée ou les yeux tournés du côté opposé, feignaient de ne pas les voir. Les musiciens faisaient de plus en plus de tapage, mais les couples un à un quittaient le bal. Les atlótas abandonnaient les jeunes gens pour aller se joindre au groupe des mamans.
—Bonsoir, messieurs!
A ce salut du plus âgé des deux gendarmes, le tambourin répondit en s’arrêtant court, tandis que la flûte lançait encore quelques notes nasillardes, comme une sorte de riposte ironique. Quant aux paysans, quelques-uns à peine répliquèrent sèchement par un mot bref.
Il y eut ensuite un long silence, qui sembla gêner les deux policiers.
—Allons, continuez à vous amuser, dit le plus vieux. Nous ne voulons pas être des trouble-fête.
Il fit un signe aux musiciens, et ceux-ci attaquèrent un air endiablé; mais pas un des jeunes gens ne bougea. Ils demeuraient tous immobiles, l’air renfrogné, songeant à l’issue que pourrait avoir l’arrivée soudaine des gendarmes. Ceux-ci, au milieu du vacarme infernal que faisaient le tambourin, la flûte et les castagnettes, se mirent à passer lentement devant les atlóts, et à les examiner:
—Toi, joli garçon, disait avec une autorité paternelle le plus âgé, haut les mains!