Et celui qu’il désignait obéissait docilement, heureux d'être ainsi distingué; il levait ses bras, avançait son ventre, et se laissait fouiller, en regardant fièrement le groupe des jeunes filles.
Jaime s’aperçut vite que les gendarmes affectaient de ne pas remarquer la présence du vérro. Pép, s’approchant de Jaime, lui dit à l’oreille: «Ces gens à tricorne sont plus malins que le diable. En ne fouillant pas le Ferrer, ils lui font presque une offense.»
La perquisition suivait son cours, au son de la musique; enfin les gendarmes se lassèrent de ces recherches inutiles. Le plus vieux regarda malicieusement le groupe des femmes. La cachette ne devait pas être loin de là; mais ces maigres et sèches moricaudes, pouvait-on les forcer à quitter leurs places? Leurs regards hostiles parlaient clairement. Il faudrait les en arracher de vive force, et après tout, c’étaient des dames.
—Messieurs, bonsoir!
Remettant leur fusil sur l’épaule, les gendarmes s’en allèrent... Dès que le danger fut loin, les instruments se turent; le Cantó s’empara du tambourin et s’assit dans l’espace libre, précédemment occupé par les danseurs. Tous les assistants formèrent un demi-cercle autour de lui. Les respectables commères avancèrent leurs tabourets de sparterie pour mieux entendre, car il allait chanter une de ces romances qu’il improvisait de toutes pièces; une relation coupée, suivant l’usage du pays, par une clameur tremblotante, une sorte de roulade douloureuse qui se prolongeait tant que le chanteur avait de l’air dans ses poumons.
De sa baguette, il frappa lentement le tambourin afin de donner une gravité mélancolique à son chant monotone et somnolent.
«Comment voulez-vous que je chante, ô mes amis, alors que j’ai le cœur déchiré?...»
La voix du Cantó sanglotait doucement pour dire qu’une femme demeurait insensible à ses plaintes, et pour comparer le teint de cette femme à la transparence de la fleur d’amandier.
A ces mots, tout l’auditoire tourna les yeux vers Margalida qui demeurait impassible, sans qu’une timidité virginale fît rougir son visage. Elle était habituée à recevoir ces hommages d’une poésie fruste, qui étaient comme le prélude de toute déclaration d’amour.
Le Cantó continuait ses lamentations. Ses joues s’empourpraient sous l’effort qu’il faisait pour pousser un gloussement douloureux à la fin de chaque strophe. Son étroite poitrine se soulevait; ses pommettes s’enflammaient, son cou mince se gonflait et les veines d’azur pâle s’y dessinaient en relief.