Le paysan feignit de ressentir une grande indignation:

Trente! S'imaginaient-ils donc qu’il n’avait pas besoin de se reposer, le soir venu, et croyaient-ils qu’il allait veiller toute la nuit pour écouter leurs fadaises?

...Mais il se calma promptement, et se livra à des calculs compliqués, tandis qu’il répétait d’un air pensif: «Trente! trente!»

Sa décision fut impérieuse.

Il ne pouvait consacrer à la veillée d’amour plus d’une heure et demie. Puisqu’ils étaient trente, cela donnait droit à trois minutes par tête. Trois minutes, montre en main, pour parler à Margalida: pas une seconde de plus. Ces festeigs auraient lieu deux fois par semaine, le jeudi et le samedi.

—Et de la tenue! Je ne permettrai ni les altercations ni les querelles.

Les atlóts l’écoutaient d’un air humble que démentait certain pli ironique de la lèvre.

Le traité fut conclu. Le jeudi suivant aurait lieu la première veillée à Can Mallorquí.

Febrer, qui avait écouté cette conversation, regarda le vérro, qui se tenait à l’écart comme si sa grandeur ne lui permettait point de descendre jusqu’à discuter les détails de cet arrangement de famille.

Quand les jeunes garçons se furent éloignés pour se réunir à leurs compagnons, et discuter avec eux sur l’ordre dans lequel devraient à la veillée se succéder les prétendants, le Cantó acheva brusquement son élégiaque poésie, en lançant un dernier gloussement, d’une voix douloureuse qui sembla déchirer sa pauvre gorge. Il essuya la sueur de ses tempes, et porta les mains à sa poitrine avec une expression d’angoisse, tandis que ses joues se couvraient d’une rougeur violacée.