Ce serait donc une veillée en musique. Certains atlóts souriaient, non sans malice, en allant occuper leur place. Ils semblaient se réjouir à l’avance d’un événement extraordinaire qui ne pouvait manquer de survenir.
D'autres, avaient l’air ennuyé d’honnêtes gens qui redoutent d’assister à une mauvaise action qu’ils ne peuvent empêcher. Quant au Ferrer, il demeurait impassible, dans le coin le plus écarté, comme s’il cherchait à passer inaperçu.
Quelques-uns des jeunes gens s’étaient déjà entretenus avec Margalida, quand le Cantó profitant d’un instant où la chaise du prétendant était inoccupée, s’en empara vivement. Puis il assujettit le tambourin entre son genou et son coude gauches, et appuya le front sur sa main ouverte.
De sa baguette, il frappa lentement la peau de l’instrument, pendant que dans la salle des chut! impératifs réclamaient le silence. Chaque samedi, il apportait des vers qu’il avait composés en l’honneur de la belle atlóta. Ce soir-là c’était un poème nouveau qu’il allait faire entendre. Cette musique barbare et monotone qu’ils admiraient dès leur enfance, tint tous les auditeurs silencieux. L'émoi sacré de la poésie s’emparait de ces âmes simples.
Le poète phtisique commença à chanter, scandant chaque fin de vers d’un gloussement douloureux qui secouait sa poitrine et rougissait ses joues. Mais il semblait plus fort que d’habitude; ses yeux brillaient d’un éclat singulier.
Dès la première stance, un rire général retentit dans la vaste cuisine, accueillant la spirituelle ironie du rustique poème. Febrer ne comprenait pas grand’chose.
Quand cette musique discordante et sauvage—souvenir des naïves cantilènes des premiers marins sémites qui parcoururent la Méditerranée—arrivait à ses oreilles, il s’abandonnait au caprice de sa pensée vagabonde pour essayer d’attendre patiemment qu’eut prit fin l’interminable romance.
Mais les rires bruyants des atlóts attirèrent son attention. Il pressentit en tout ceci une attaque dirigée contre sa personne. Que disait donc ce mouton enragé de Cantó?
La voix du chanteur, sa prononciation campagnarde et les continuels gloussements dont il ponctuait les vers, étaient peu intelligibles pour Jaime. Cependant il parvint, peu à peu, à comprendre que la romance s’adressait aux jeunes atlótas tentées d’abandonner la vie des champs et d’épouser des messieurs de la ville, pour être vêtues comme des dames et porter de luxueuses parures. Le chanteur ridiculisait, en les décrivant à sa façon, les modes féminines, et ce, pour la plus grande joie de son auditoire.
L'honnête Pép riait aussi de tout son cœur à ces brocards qui flattaient à la fois sa vanité de paysan et son orgueil d’homme habitué à ne voir dans la femme qu’une compagne de fatigue.