On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par l’histoire suivante.
Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton, en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il, pour recueillir ces fruits, il faudra les abattre avec un bâton ou se piquer les doigts.»
Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre, dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler[H].
Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles femmes avec leurs deux petits enfants et leur dit qu’il voulait s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les femmes chercher le gibier qu’il disait avoir
Une famille indienne.
laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir. Quand les femmes rentrèrent, il leur servit cette viande qu’elles prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit. Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline. L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi (car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les malheureuses périrent suffoquées.
Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit il:—Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits; il ne lui manque pas même les cornes.»
XVI.
Une pipe vendue pour trente chevaux.