Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux. Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant: «Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint ainsi jusqu’à Grande-Plume.
»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement malade; comme il avait beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait, d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.
«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en priant.—Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone, et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous, lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil; c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien portants.—Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil? S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»
Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela suffisait, j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre histoire.»
XVII.
Prière d’un Sauvage.
Jean grande-plume est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens. A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.
»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si mon fils guérissait: mon fils mourut.
»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre, les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais: Eau, aie pitié de moi, guéris mon fils; je priai toutes les pierres: ô pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.
»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance. Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le crucifix et les images saintes.»