XVIII.
Le Barbier Indien.
Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur visage, sitôt qu’ils paraissent.
Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.
Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la petite pince et dis au barbier: «Vois, si je m’arrache un poil, tu verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine, mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.
XIX.
Une histoire d’ours.
Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique, vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7 centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis 28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée, quelques femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas, qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute, je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je criai: elle se retourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.
Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits, mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices! L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé; l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de temps.
Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête à droite et à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure, quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval, je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie, mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris. Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.