— Je crois vraiment que tu plaisantes ! s’écria-t-il en jetant sa pipe à terre, où elle se brisa en morceaux.

— Je n’aurais garde, je ne suis jamais plus sérieux que quand j’ai l’air de rire, lui répondis-je. — Et je m’approchai de lui pour l’embrasser. Il me renvoya bien loin. Cependant je confessai mes torts avec tant d’humilité, je lui fis tant de promesses d’amendement, qu’il finit par se radoucir.

— Il s’agit bien de grimaces et de serments ! me dit-il. J’ai une proposition à te communiquer ; si tu la refuses, tout est rompu entre nous, et je ne te revois de ma vie.

Je le priai de s’expliquer, je fus bientôt éclairci. Mon oncle Gédéon Flamerin avait émigré depuis douze ans en Amérique ; il y avait fait son chemin, et fondé une maison de banque, dont les affaires prospéraient, — il était devenu une façon de personnage. Ne s’étant jamais marié, sa solitude commençait à lui peser, et il avait écrit à mon père pour lui offrir de me prendre chez lui, se chargeant de ma fortune, déclarant qu’il me considérait d’avance comme son fils, son associé et son successeur, trois qualificatifs qui me firent venir la chair de poule. Il exigeait seulement qu’avant de m’embarquer pour New-York j’allasse passer quelques mois à Hambourg et à Londres, où j’apprendrais l’allemand et l’anglais. Le post-scriptum de sa lettre me parut encore plus étonnant que le reste ; il était conçu en ces termes : « Mon neveu Tony est, paraît-il, un écervelé. Le mal n’est pas grand, il faut bien que jeunesse se passe ; mais trop est trop. Marie-le, il n’est rien de tel pour mettre au pas un jeune homme. Si Tony trouvait à Beaune ou à Hambourg une gentille fille qui consentît à devenir ma bru, ma maison se ferait de fête pour la recevoir. »

Je ne pus me contenir davantage, tant ce mot de bru m’avait exaspéré. — Vouloir faire de moi un mari, ah ! c’en est trop ! m’écriai-je. La lettre est désagréable, le post-scriptum est odieux. Que diable ! quand on offre aux gens un vin qui ne leur revient pas, on s’arrange au moins pour qu’il n’y ait pas de mouche au fond du verre.

« Je te livre à tes réflexions, me cria mon père, dont l’indignation s’était rallumée. Ton oncle t’offre la fortune, libre à toi de la sacrifier à la peinture à l’huile. Je t’avertis seulement d’une chose : ne compte plus sur moi. J’ai commencé avec rien ; à force de peines et de sueurs, j’ai amassé quatre mille francs de rente. Foi de Bourguignon, j’entends vivre commodément et longuement, je suis taillé pour cela. Tu n’auras rien de moi que tu ne m’aies enterré. Table là-dessus, cela est écrit là ! — Et, parlant ainsi, il se frappa le front. Le geste était expressif, et il me parut qu’en effet l’écriture était en règle. — Dès demain, ajouta-t-il, je te rendrai mes comptes, et je te remettrai le reliquat de la succession de ta mère, soit douze mille et tant de francs, car je n’entends plus être ton caissier, ni avoir à défendre tes sous contre toi. Puisses-tu en faire une bouchée ! Quand tu n’auras plus à choisir qu’entre New-York et l’hôpital, tu te résigneras à tâter du vin de ton oncle ; le verre et la mouche, tu avaleras tout. Ainsi soit-il !

Si je m’étais écouté, je serais retourné tout courant à Paris ; mais, quoi qu’en pût dire mon oncle, je n’étais point un écervelé. J’estimais qu’il n’est pas permis à un artiste d’être médiocre, que c’est un sot personnage que celui d’un peintre sans talent. Bien que j’eusse foi en mon génie, les convictions les mieux assises ont leurs jours de défaillance. Après avoir ruminé le cas dans ma tête : — Il est, me dis-je, des accommodements avec le ciel et avec notre oncle Gédéon. Allons, puisqu’on le veut, étudier l’allemand en Allemagne ; cela ne m’empêchera pas d’y faire de la peinture. Dans un an d’ici, je saurai qui je suis et ce que je vaux. — Par suite de ce raisonnement, je résolus d’aller faire mes études non à Hambourg, mais à Dresde, car il me fallait à toute force un musée.

Je ne fus pas long à me décider ; ma vivacité naturelle ne se prêtait pas aux attermoiements. Je communiquai à mon père ma détermination, sans lui faire part de mes arrière-pensées. Il me récompensa de mon bon mouvement en m’allongeant un vigoureux coup de poing dans le dos, et, pendant les quinze jours que je passai encore avec lui, il mit sa cave à sec pour m’entretenir en gaîté. Un matin, je lui fis mes adieux, et je partis emportant sa bénédiction dans mon cœur et treize mille francs dans ma poche, assez émue de cette aventure.

Le ciel avait décrété que j’apprendrais l’allemand avant d’être en Allemagne. Je fis route de Beaune à Genève, tête à tête avec un homme de poids, entre deux âges, au teint frais et vermeil, de figure avenante et respectable, qui se nommait M. Benedict Holdenis. Il s’exprimait avec onction sur toutes choses, et particulièrement sur l’amélioration du sort des classes souffrantes, sur les jardins d’enfants et sur la nécessité de développer de bonne heure chez les petites filles la réflexion morale et le sentiment de l’idéal. Je me figurai d’abord que ce philanthrope était quelque ecclésiastique protestant ; il m’apprit lui-même qu’il était négociant, qu’il avait quitté Elberfeld depuis dix ans pour s’établir à Genève, où il dirigeait une grande maison de quincaillerie.

Sa conversation, je l’avoue, était un peu relevée pour moi ; je me donnai pourtant l’air de la goûter, — je lui savais un gré infini de m’avoir pris, sur la foi de ma bonne mine et de ma cravate, pour un fils de famille qui faisait un voyage d’agrément. Il me demanda d’un ton discret où étaient situées les terres de mon père. Je lui répondis sans mentir, mais il y eut de l’art dans mes explications, qui ne diminuèrent point l’opinion avantageuse qu’il avait de moi. Pour tout vous dire, je cherchai et je trouvai l’occasion d’ouvrir devant lui mon portefeuille, dont l’embonpoint lui arracha une exclamation qui me fut flatteuse ; il ne se doutait point que, comme le philosophe, je portais tout avec moi. Oh jeunesse ! que vous êtes sotte ! Enfin nous devînmes si bons amis qu’en descendant de wagon il m’offrit ses services, me donna son adresse, et me fit promettre que je l’irais voir, si je m’arrêtais quelques jours à Genève.