Mon intention était de brûler l’étape. Fait-on jamais ce qu’on veut ? En sortant du buffet de la gare, je me rencontrai nez à nez avec un vrai fils de famille, Américain haut de six pieds, nommé Harris, dont j’avais fait à Paris l’oiseuse connaissance. Il venait de loin en loin à l’atelier, étudiant la peinture à ses moments perdus, mais sa principale occupation était de manger ses rentes et de chercher à s’amuser sans y réussir. Genève ne l’amusait guère ; en m’apercevant, il leva ses grands bras au ciel et bénit la Providence de la proie inespérée qu’elle envoyait à son ennui. Persuadé par son éloquence, je fus retenir une chambre à l’hôtel des Bergues, où il était descendu, — et nous voilà, pendant deux semaines, occupés de l’aube au soir à courir des bordées sur le lac, où nous fûmes plus d’une fois en péril de chavirer. Nos nuits se passaient à jouer d’interminables parties de piquet, à vider des pots et souvent à nous les jeter à la tête.
Nous fîmes un jour une longue promenade à cheval. Je montais un alezan plein de courage et de feu, et Harris, qui avait de l’école et qui était avare de ses éloges, ayant daigné louer mes talents d’écuyer, je me flattais de faire quelque figure dans le monde. Sur le soir, nous nous arrêtâmes dans une auberge de village pour nous rafraîchir, nous et nos montures. A l’extrémité de la tonnelle où nous prîmes place, une famille attablée achevait un champêtre repas. Debout en face de moi, une jeunesse de dix-huit ans, l’aînée de la famille, qui remplissait l’office de majordome, était en train de découper une volaille. Elle avait posé un fichu sur sa tête pour se garantir d’un rayon de soleil qui, glissant à travers le feuillage, lui donnait dans les yeux. Ce fichu était d’un beau ton et attira mon regard ; mais le visage qui était dessous m’occupa plus longtemps. Harris me demanda en ricanant à qui j’en avais de lorgner ainsi un laideron ; je lui répondis qu’il ne s’y connaissait pas.
Ce laideron était une brune, plutôt petite que grande, aux cheveux d’un châtain foncé, avec des yeux du bleu le plus clair et le plus doux, deux vraies turquoises, et un grain de beauté à la joue gauche. Elle n’était ni belle ni jolie, ayant le nez trop fort, le menton carré, la bouche trop grande, les lèvres trop épaisses. En revanche, elle avait le charme, le je ne sais quoi, un teint de brugnon, des joues pareilles à ces fruits où l’on a envie de mordre, une physionomie qui ne ressemblait à rien, l’air ingénu, le regard caressant, un sourire angélique et une voix chantante. Elle découpait à ravir les volailles. Ses quatre jeunes sœurs et ses deux petits frères lui présentaient leur assiette à la ronde, ouvrant le bec comme des poussins qui attendent leur pâtée ; ils eurent tous contentement. Son père, qui me tournait le dos, lui cria d’une voix mielleuse et avec un accent germanique qui ne m’était pas inconnu : — Meta ! tu ne gardes rien pour toi ! — Elle lui répondit en allemand, et cette réponse fut sans doute adorable, car il s’écria : allerliebst ! ce que je compris sans être allé à Dresde.
Au même instant, il se retourna de mon côté ; je reconnus la figure vénérable de mon compagnon de voyage, M. Holdenis, lequel avait désormais à mes yeux le mérite d’être le père de la plus délicieuse laide qui se soit jamais rencontrée sous la calotte des cieux. Je fus à lui, il m’accueillit à bras ouverts, me demanda la permission de me présenter à Mme Holdenis, grosse femme replète, ronde comme une boule, et fort laide sans être charmante. Je m’excusai de n’être pas allé le voir, et je ne le quittai pas avant qu’il m’eût prié à dîner pour le lendemain.
— Or çà ! me dit Harris en remontant en selle, m’expliquerez-vous ce que vous comptez faire de ces Holdenis ?
— Je veux faire le portrait de leur fille, lui répondis-je ; je n’ai jamais eu l’imagination si allumée que ce soir.
— C’est une véritable insanité, s’écria-t-il en sanglant un grand coup de cravache à son cheval. Pour être juste, je conviens que cette Meta a une jolie main, une jolie taille, de beaux bras, que la transparence de sa guimpe m’a laissé apercevoir de superbes épaules, et j’ajoute, pour vous faire plaisir, que sa gorge tiendra un jour toutes ses promesses ; mais je vous déclare que le reste ne vaut pas le diable.
— Et moi, je vous déclare, mon pauvre ami, lui répliquai-je, que vous n’avez pas des yeux d’artiste, que la beauté est un préjugé, et que Mlle Meta Holdenis ne mourra pas sans avoir fait de grandes passions.
M. Holdenis habitait une confortable maison de campagne à cinq minutes de la ville. L’endroit s’appelait Florissant, la maison Mon-Nid ; vous verrez que j’ai eu des raisons particulières de ne pas oublier ce nom. Je fus exact au rendez-vous malgré Harris, qui avait juré de me le faire manquer. M. Holdenis me souhaita la bienvenue avec la plus aimable cordialité. Ayant réuni ses sept enfants, il les disposa sur une ligne, par rang d’âge et de taille ; cela faisait un fort joli buffet d’orgue. Il me les nomma tous, et j’essuyai le récit de leurs gentillesses, de leurs précoces exploits, de leurs bons mots. J’en parus charmé ; Mme Holdenis riait aux anges. — Ce sont bien les enfants de leur mère ! disait son mari, — et, la regardant amoureusement, il lui baisait les deux mains, qu’elle avait fort rouges.
Pendant ce temps, l’alerte Meta allait et venait, allumant les lampes, faisant des bouquets dont elle décorait la cheminée, se glissant dans la salle à manger pour aider la femme de chambre qui mettait le couvert, et de là faisant un saut dans la cuisine pour donner un coup d’œil au rôti. Son père m’apprit qu’on l’appelait dans la maison la petite souris, das Maüschen, parce qu’elle trottait menu sans qu’on l’entendît marcher : elle avait le secret d’être partout à la fois.