Le repas me parut exquis ; elle y avait mis la main. Ce qui me parut plus admirable encore, c’est l’appétit de mon excellent amphitryon ; je craignais un accident, je lui faisais tort. Nous prîmes le café sous la vérandah, à la clarté des étoiles ; le chèvrefeuille et le jasmin nous embaumaient de leurs parfums. — Qu’importe qu’on habite un palais ou une chaumière, me dit M. Holdenis, pourvu qu’on ait une lucarne ouverte sur un pan de ciel bleu ?
Ayant rappelé sa progéniture, il la rangea en cercle et lui fit chanter en parties des cantiques. Meta marquait la mesure aux jeunes concertants, et par intervalles leur donnait la note ; elle avait une voix de rossignol, limpide comme un cristal.
Nous rentrâmes dans le salon. Aux cantiques succédèrent les jeux innocents, jusqu’à ce que, dix heures ayant sonné, le digne pasteur de ce troupeau fit un geste qui fut compris. Quand les rires eurent cessé, il ouvrit une énorme Bible in-folio, sur laquelle il inclina son front de patriarche. Il se recueillit quelques instants, puis il improvisa une homélie sur ce texte de l’Apocalypse : « Ce sont les deux oliviers, les deux chandeliers qui se tiennent toujours en présence du Seigneur. » Je crus comprendre que dans sa pensée les deux chandeliers étaient M. et Mme Holdenis ; les petits Holdenis n’étaient encore que des lumignons ; mais, quand ils s’appliquent, les lumignons deviennent des chandelles.
Dès qu’il eut refermé sa grande Bible, je me levai pour partir. Il me prit les deux mains, et me regardant avec des yeux humides : — Voilà, me dit-il, notre vie de tous les jours. Vous avez rencontré l’Allemagne en ce pays welche, et, sans vouloir vous offenser, l’Allemagne est le seul endroit du monde qui connaisse la vraie vie de famille, l’union intime des âmes, le sentiment poétique et idéal des choses. Je ne crois pas me tromper, ajouta-t-il avec un aimable sourire ; vous me paraissez digne de devenir Allemand.
Je l’assurai, en regardant Meta du coin de l’œil, qu’il ne se trompait point, que je sentais en moi je ne sais quoi qui ressemblait à un appel de la grâce. C’est ce que je répétai une demi-heure plus tard à mon pauvre Harris, qui m’attendait avec une furieuse impatience entre deux flacons de rhum et les cartes en main. — De quel bénitier sortez-vous ? s’écria-t-il en me voyant paraître ; vous sentez la vertu à crever. — Et s’emparant d’une brosse, il m’épousseta de la tête aux pieds. Il voulut m’arracher la promesse que je ne retournerais pas à Florissant ; il y perdit ses peines. Pour me punir, il essaya de me griser ; mais, quand on pense à Meta, on ne se grise pas de rhum.
Si j’avais pris Mon-Nid en goût, Mon-Nid, madame, me le rendait bien ; on m’y voyait de bon œil, on m’y choyait. M’étant ouvert à M. Holdenis de mon projet d’apprendre l’allemand, il s’offrit avec une rare obligeance à me donner leçon tous les jours, et comme je lui témoignai par la même occasion un vif désir de faire le portrait de sa fille, il m’octroya ma demande sans trop se faire prier. Il en résulta que le neveu de mon oncle Gédéon passait chaque jour plusieurs heures dans le sanctuaire de la vertu. Celles que je consacrais à la grammaire d’Ollendorf n’étaient pas les plus agréables, — non que M. Holdenis fût un mauvais maître, mais il avait des litanies qui me semblaient longues. Il me répétait trop souvent que le Français est un peuple frivole, que l’idéal est lettre close pour ses poètes et ses artistes, que Corneille et Racine sont de froids rhéteurs, que La Fontaine manque de grâce et Molière de gaîté. Il me démontrait trop longuement aussi que l’allemand est la seule langue qui puisse exprimer les profondeurs de la pensée et l’infini du sentiment.
Je trouvais trop courtes au contraire les séances que m’accordait Meta. Le portrait que j’avais entrepris était pour moi la plus attrayante, mais la plus laborieuse des tâches. Je désespérais souvent de m’en tirer à mon honneur, tant j’avais peine à exprimer ce que je voyais et ce que je sentais. Est-il rien de plus difficile que de reproduire par le pinceau le charme sans beauté, que de fixer sur la toile une figure sans lignes et sans traits, qui ne vaut que par le mouvement naïf de l’expression, par sa rougissante candeur, par les caresses du regard de la grâce lumineuse du sourire ?
Ce n’est pas tout : il y avait dans cette angélique figure autre chose encore que j’aurais bien voulu rendre. Il y a, madame, anges et anges. Ceux qu’on voit en Allemagne ne ressemblent point aux autres ; leurs yeux, qui sont souvent de la couleur des turquoises, ont ceci de particulier que, sans qu’ils s’en doutent, ils promettent dans une langue mystique des plaisirs qui ne le sont pas. Quiconque a voyagé dans votre pays comprendra ce que je veux dire ; il y a sûrement rencontré d’adorables candeurs qui respirent la volupté qu’elles ignorent, de virginales innocences capables de convertir un libertin au mariage et à la vertu, parce qu’il lui semble qu’il y trouvera son compte, et, pour tout dire, des anges qui ne savent rien, mais que rien n’étonnera. En voilà trop ; je voulais seulement vous expliquer pourquoi je désespérais de mener à bonne fin le portrait de Meta.
Elle posait complaisamment et ne paraissait point s’ennuyer avec moi. Elle avait tour à tour l’humeur très-sérieuse ou très-enjouée. Quand elle était grave, elle me questionnait sur le Louvre ou sur l’histoire de la peinture. Dans ses heures de gaîté, elle s’amusait à me parler allemand, et m’obligeait de répéter dix fois ses mots l’un après l’autre. Je lui répondais comme je pouvais, faisant flèche de tout bois ; mes coq-à-l’âne la faisaient rire aux larmes. Ce que j’y gagnais, c’était le droit de l’appeler par son petit nom de Maüschen, que je fourrais dans toutes mes phrases ; comme il était difficile à prononcer, c’était pour moi le plus utile des exercices. A la fin de chaque séance, et pour me récompenser, elle me récitait le Roi de Thulé. Elle le disait avec un goût exquis ; quand elle arrivait aux derniers vers :
Die Augen thäten ihm sinken,