Trank nie einen Tropfen mehr,
ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix, légère et tremblante, semblait mourir. Elle m’a chanté si souvent cette adorable antienne, que je la sus bientôt par cœur, et je la sais encore.
Tels étaient nos passe-temps. J’en avais un autre qui m’était particulier. Je me demandais, en la regardant, si j’aimais cette aimable fille en artiste ou en amoureux. Je sus bientôt à quoi m’en tenir. Elle se coiffait avec une grâce négligée. Un matin qu’elle avait eu le fâcheux caprice de lisser ses bandeaux et de cacher certaines boucles follettes qui voltigeaient sur son front, je la chapitrai là-dessus et lui représentai que la froide correction est la mort de l’art. Elle se mit à rire, défit par un mouvement brusque son épaisse chevelure, qui retomba comme une pluie sur son visage. Elle resta quelques minutes son coude posé sur ses genoux, et ses yeux couleur de ciel me regardaient fixement au travers de ses cheveux bruns. Je vous ai marqué plus haut ce qu’on lit quelquefois dans les yeux des anges allemands. Je ne sais trop ce que disaient ceux-ci ; mais je sentis clairement que je ne les aimais pas en artiste, et ce même jour, en rentrant à l’hôtel, je tins des propos si baroques à mon ami Harris, qu’il me déclara du ton le plus méprisant que j’étais un homme fini. A l’entendre, j’étais en train de me noyer dans une jatte de lait, ce qui est pour un artiste la plus honteuse des fins.
Il est certain qu’à mon vif étonnement des idées très-bourgeoises commençaient à germer dans ma romantique cervelle ; prenant ma tête dans mes deux mains, je demandais si elle était encore à moi. De jour en jour, de séance en séance, je sentais diminuer l’aversion que j’avais conçue pour le mariage ; il me semblait qu’il y avait quelque sens dans le post-scriptum de mon oncle Gédéon. Je me disais que c’est une grande ressource et un précieux agrément dans l’existence d’un artiste qu’une ménagère accomplie, qui joint à l’innocence du cœur un esprit orné, le goût des belles choses et cette grâce qui fleurit la vie, une ménagère qui pleure en récitant le Roi de Thulé et s’entend à effeuiller sur les plaisirs de ce monde des roses cueillies dans le ciel. Bref, M. Holdenis me vanta un soir l’usage germanique des longues fiançailles. « Voyez ce jeune homme qui part ! s’écria-t-il d’un ton lyrique ; il s’en va courir le monde. Il coudoiera, en les méprisant, les plaisirs bruyants des capitales et les dérèglements des enfants du siècle. Qui donc le protége contre les tentations ? Quel talisman, quelle amulette le préserve de toute souillure ? Il porte gravée dans son cœur la douce et pudique image de sa blonde ou brune fiancée. Elle l’attend, il lui a promis de lui rapporter une âme et des mains pures. L’ange des chastes amours veille sur lui et tient le tentateur à distance. » Vous le confesserai-je ? ce discours, qui pouvait bien être une harangue ad hominem, me parut éloquent. C’est vous dire où j’en étais.
Le plus fort aiguillon de l’amour est la jalousie. Or, depuis deux semaines, j’avais le déplaisir de voir arriver tous les jours à Florissant un hôte de mauvais augure, un certain baron Grüneck, que j’aurais renvoyé de grand cœur au fond de sa Poméranie. C’était un vieux garçon qui frisait la soixantaine, petit homme cacochyme et toussotant, sec comme une allumette, le chef orné d’un faux toupet, le dos voûté, les jambes raides et tout d’une pièce. J’aime à croire qu’il souffrait d’un rhumatisme articulaire ; peut-être aussi avait-il avalé dans le temps un sabre de cavalerie qu’il n’avait pu digérer.
Ce qui me désolait, c’est qu’on faisait fête à ce magot. Quelques propos lâchés à la volée joints à ses assiduités, à ses empressements, me mettaient martel en tête. Il s’asseyait toujours à côté de Meta et il avait une façon singulière de la regarder, les yeux dans les yeux. Il lui débitait des madrigaux, lui offrait des bouquets emblématiques ornés de longs rubans noirs et blancs où l’on voyait Potsdam et le roi de Prusse passant une revue de cavalerie. Pendant qu’elle posait, il lui parlait à voix basse en allemand ; ces longs papotages, où je n’entendais goutte, me portaient furieusement sur les nerfs. Un jour qu’elle avait soif, il fut lui chercher un verre d’eau. Elle en but la moitié ; il le lui prit des mains et avala le reste d’un seul trait en s’écriant : C’est un nectar ! J’en voulais à Meta de tolérer ses familiarités et de permettre par exemple qu’il jouât sans façon avec les rubans de sa ceinture. Il est vrai qu’elle échangeait par instants avec moi des sourires qui accommodaient de toutes pièces M. le baron Grüneck. C’est égal, sa bonté d’âme me semblait excessive.
Il me parut prudent de ne pas attendre davantage à me déclarer. Je décidai en honnête garçon que mon premier devoir était de dissiper par une franche explication les illusions que l’excellent M. Holdenis semblait se faire sur mon état civil et ma situation de fortune ; non-seulement je ne les avais pas combattues, mais j’avais bien pu l’y confirmer par mon train de dépense et par ma fureur pour les alezans. Il se trouva justement qu’un matin il vint me voir à l’hôtel. Il m’aborda avec son aménité accoutumée ; toutefois je crus apercevoir un nuage sur son beau front penché, et cela me fit souvenir que depuis quelque temps il était préoccupé et soucieux. — Il a quelque chose à me dire, pensai-je, et il m’en veut de ne pas encourager ses confidences.
Cependant il ne parla d’abord que de sujets indifférents. Je rompis la glace, et partant de la main je lui racontai ma jeunesse, mes rêves et mes ambitions de rapin, mon dernier entretien avec mon père le tonnelier, et la lettre de mon oncle Gédéon. Il eut un moment de surprise, l’air d’un homme qui se réveille ; ce moment fut court, il se remit aussitôt. Il me questionna sur plusieurs points que j’avais touchés trop légèrement, et mit une extrême obligeance à entrer dans le détail de mes petites affaires. Il me représenta que la carrière d’un artiste est bien chanceuse, que sans doute j’avais un grand talent, que le portrait de sa fille en faisait foi, que cependant je ne devais pas rejeter à l’étourdie les propositions de mon oncle Gédéon, que le sentiment de l’idéal ennoblit tous les métiers, et, que la banque ne m’empêcherait pas de peindre à mes moments perdus.
— Nous reparlerons plus tard de tout cela, poursuivit-il ; mais permettez-moi de vous gronder un peu. Oserai-je vous le dire ? il me semble que vous ne prenez pas assez sérieusement la vie, qui est pourtant une chose très-sérieuse, que la dépense que vous faites n’est pas en rapport avec vos ressources, et que vous poussez trop loin l’imprévoyance de la jeunesse… Puis, après une pause : — Vous allez me renvoyer bien loin, me traiter d’ennuyeux et d’indiscret mentor. Voyons, m’autorisez-vous à vous imposer une épreuve ? N’est-il pas dangereux pour un garçon de votre caractère d’avoir plus de douze mille francs dans son portefeuille, sans compter que c’est sottise de laisser dormir son argent ? Gardez-en deux mille, et confiez-moi les dix mille autres, que je placerai chez moi. Dieu soit béni ! mon commerce va si bien que je puis vous en servir un gros intérêt ; laissez-moi faire, y compris le dividende, cela pourrait bien être du dix pour cent, et vous aurez une petite rente assurée. Est-ce trop vous demander ? L’effort est-il trop grand ? Il y a commencement à tout, à la fortune comme à la sagesse. Vous devriez consentir à cette épreuve.
Et, parlant ainsi, il me faisait mille caresses pour me donner du courage et m’appelait son cher enfant. Il me paraissait clair et certain qu’il ne se serait pas intéressé si fort à ma vertu, s’il n’avait vu en moi le futur fiancé de Meta. Je pris un grand parti, je courus à mon bureau, j’en retirai les dix billets. Je ne vous cacherai pas que je les contemplai un instant avec quelque perplexité, eux-mêmes semblaient émus. Je les remis à M. Holdenis, qui m’en signa aussitôt une reconnaissance. S’étant levé et fixant sur moi des regards attendris : — C’est bien, me dit-il, je gagerais que votre conscience est contente ; croyez-moi, c’est le vrai bonheur. — Et il me serre dans ses bras.