Je ne sais si ma conscience était contente, je ne pris pas la peine de l’interroger. Je me trouvais, quant à moi, très-heureux du marché que je venais de conclure. J’avais troqué mes dix mille francs contre une permission en règle d’ouvrir mon cœur à Meta. Restait à saisir une occasion favorable ; je la guettai plusieurs jours sans la trouver. L’insupportable baron Grüneck ne démarrait pas de la place. Enfin, grâces soient rendues à son rhumatisme, qui le contraignit de garder la chambre, je l’obtins, ce cher tête-à-tête que j’attendais. Ce soir-là, Meta portait un nœud de ruban cerise dans ses cheveux, une ceinture de la même couleur, et une jolie robe blanche dont les manches très-évasées laissaient voir à nu la beauté de ses bras. C’était un de ses jours de gravité ; elle berçait dans sa tête je ne sais quel rêve, qui par intervalles apparaissait au fond de ses yeux et se dérobait aussitôt comme un fantôme qu’effarouche la lumière.

Après le dîner, elle s’en fut toute seule dans le jardin. Je l’y suivis et la trouvai assise sur un banc où je pris place à côté d’elle. La nuit était tiède, le le rossignol chantait. Le crépuscule avait laissé à l’horizon une vague lueur qui s’effaçait d’instant en instant ; les étoiles s’allumaient l’une après l’autre, et Meta, qui savait tout, me disait leur nom à mesure qu’elles émergeaient de l’ombre. Elle en vint à parler de l’autre monde, de l’éternité ; elle me dit que pour elle le paradis était un endroit où l’âme respire Dieu sans plus d’effort que les plantes ne respirent l’air ici-bas. Après l’avoir écoutée longtemps : — Mon paradis à moi, lui dis-je à l’oreille, c’est le banc que voici et les yeux que voilà. — A ces mots, enlaçant mon bras autour de sa taille, je soulevai le sien à la hauteur de mes lèvres, et j’y déposai un long baiser. Elle se dégagea lentement, sans colère, et avant de retirer sa main de la mienne elle lui permit, je crois, de se presser un peu contre ma bouche ; cette main était brûlante. Tout à coup on l’appela ; elle s’enfuit, et je me vis forcé de remettre à une autre fois la conclusion de mon discours.

Je dormis cette nuit d’un sommeil d’empereur ; mes rêves furent délicieux, mon réveil le fut davantage encore. On ne m’attendait à Florissant que dans l’après-midi ; j’y courus dès le matin, tant pesait à mes lèvres le mot que je n’avais pu dire, tant j’avais hâte de me lier par un irrévocable serment ! J’entrai sans sonner, et ne trouvai personne au salon. Comme j’allais me retirer, j’avisai Meta assise sous la vérandah. Elle me tournait le dos, je l’appelai ; un jet d’eau qui menait grand bruit ne lui permit pas de m’entendre. J’avançai sur la pointe des pieds. Elle était accoudée sur une table ronde, devant une grande feuille de papier, et paraissait plongée dans une sorte d’extase. J’allongeai le cou ; sur ce papier, elle avait dessiné à la plume une couronne de violettes et de vergissmeinnicht, et au milieu elle avait écrit en lettres majuscules ces quatre mots : « Madame la baronne Grüneck. »

Voilà ce qu’elle contemplait dans un béat recueillement.

Avez-vous jamais pris, madame, une douche écossaise ? Savez-vous ce qu’éprouve l’infortuné baigneur qu’on vient d’inonder d’eau chaude et qui soudain sent ruisseler sur ses épaules les premières gouttes d’une eau glacée ? C’est une surprise de ce genre qu’éprouva en cet instant mon amoureux délire. Je m’éloignai à pas de loup, avant de sortir du salon, je me glissai jusqu’au chevalet sur lequel était posé le portrait presque achevé de Maüschen ; j’écrivis au crayon sur le cadre : « Elle adorait les étoiles et le baron Grüneck. » Et je détalai comme un voleur.

Je fus cinq jours sans remettre les pieds à Mon-Nid ; je les employai à faire avec Harris un voyage en chaloupe sur le lac. Le lendemain de notre retour à Genève, je le vis entrer dans ma chambre comme un coup de canon.

— Savez-vous la nouvelle du jour ? me cria-t-il. Un commissionnaire la contait tout à l’heure au portier de l’hôtel. La maison du vertueux Holdenis a suspendu ses paiements, on a mis les scellés chez lui, et une poursuite est commencée. Le digne homme jouait à la bourse et n’a pas été heureux dans ses spéculations. L’affaire est très-véreuse ; on parle d’un découvert énorme, et on assure que les créanciers ne toucheront pas le dix pour cent de leur argent. Heureusement vous n’en êtes pas ; où il n’y a rien, le diable ne trouve rien à prendre.

A ce discours je demeurai muet comme un marbre, et sûrement j’en avais la pâleur. Il recula de deux pas : — Eh quoi ! Tony, mon fils, reprit-il, doux enfant de la Bourgogne, cet onctueux aigrefin aurait-il trouvé le secret d’exploiter votre indigence ? — Il partit d’un prodigieux éclat de rire, et se roulant sur le parquet : — Candeur primitive, s’écriait-il, union intime des cœurs, sentiment poétique des choses, royaume du bleu, je vous adore ! O vertu des patriarches ; voilà de vos traits !

Il en aurait dit davantage ; mais j’étais déjà au bas de l’escalier, courant à toutes jambes. La rage au cœur, tout en cheminant, je comptais et recomptais dans ma tête les délicieux plaisirs qu’on peut se procurer pour deux mille écus, et je jetais des regards furibonds aux passants.

J’arrivai hors d’haleine à Mon-Nid ; je m’élançai dans le cabinet de M. Holdenis. Il y était seul, sa grande Bible in-folio ouverte devant lui ; posant sa main sur le saint livre : — Voilà, me cria-t-il, le grand, l’unique consolateur.