Madame, quand les Bourguignons sont en colère, ils n’ont pas l’habitude de mâcher leurs mots. — Il est possible, lui repartis-je d’une voix essoufflée, mais tonnante, que les fripons trouvent des consolations dans la Bible. Je vous prie, qui se chargera de consoler les dupes ?

Il ne se fâcha point, il se contenta de lever les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de mon blasphème, qui n’était irrespectueux que pour sa tartuferie. Venant à moi, malgré ma résistance il s’empara de mes deux mains. A mes reproches, à mes invectives, il répondait par de filandreuses, doucereuses et larmoyantes explications. Il attesta les quatre évangélistes qu’en m’empruntant dix mille francs il n’avait songé qu’à mon bien et à mettre mes écus en sûreté ; il convint toutefois qu’accessoirement il s’en était servi pour payer une échéance pressante ; il me parut très-versé dans la casuistique, très-ferré en matière de direction d’intention. Puis il entama un verbeux et obscur récit de ce qu’il appelait son malheur : de mystérieux ennemis avaient tramé sa perte, il s’était laissé berner par un chevalier d’industrie, un débiteur insolvable avait consommé sa ruine, — après quoi il se répandit en lamentations sur le sort de sa sainte femme et de ses pauvres enfants. J’entendis des sanglots dans la pièce voisine ; je crus reconnaître la voix de Meta, de celle qui n’était plus pour moi que la baronne Grüneck.

Je tirai de ma poche la reconnaissance que M. Holdenis m’avait signée, je la déchirai en quatre, j’en jetai les morceaux sur le plancher. — Je ne veux pas ajouter à vos embarras, m’écriai-je sur un ton d’ironie amère. Vous n’avez plus envers moi qu’une dette d’honneur ; ou, si vous l’aimez mieux ainsi, vous ne me devez plus rien. Votre conscience et l’Évangile en décideront.

A ces mots, je sortis du sanctuaire de la vertu, bien décidé à n’y jamais rentrer. Quelques heures plus tard, j’avais réglé ma dépense à l’hôtel et je partais pour Bâle.

Comme le train se mettait en mouvement, un petit homme, qui marchait tout d’une pièce, parut sur le quai de la gare, et malgré les objections des employés s’élança dans un compartiment voisin du mien ; il est des cas où les rhumatismes ont des ailes. Ce petit homme était le baron Grüneck. On a beau ne pas s’aimer, on se rencontre quelquefois dans la même pensée et dans le même wagon.

II

Vous savez, madame, comme on s’y prend pour dégorger les poissons : on leur fait perdre, en les mettant dans l’eau pure, le goût qu’ils ont contracté dans le limon. Je voulais me dégorger, moi aussi, mais par un traitement tout contraire. J’avais conçu tant d’horreur pour la vertu, que j’éprouvais le besoin de me débarrasser en pleine bourbe du peu qui m’en restait. Je m’arrêtai à Baden, où je fus servi à souhait. J’y rencontrai certaines femmes qui s’occupaient très-peu des étoiles et ne s’étaient jamais piquées de définir le paradis. Elles eurent pour moi des complaisances ; la fortune n’en eut point. En vain me flattai-je de rattraper au jeu mes deux mille écus ; j’y perdis les dernières plumes de mon aile, déjà si dégarnie. Plus enragé que jamais, je partis pour Dresde, où j’arrivai dans un état voisin du dénûment, si près de mes pièces que je fus forcé de vendre mes breloques et une partie de mes hardes, sombre d’humeur, dégrisé du vice, mais gardant toujours rancune à la vertu, me défiant de tous les yeux couleur de ciel, de toutes les voix de cristal et de tous les sourires onctueux.

Cette sottise me passa bientôt ; je ne tardai pas à m’apercevoir que le monde tout entier est fait comme notre famille, qu’il y a partout du blé et de l’ivraie. Le hasard me fit trouver un logement chez les plus braves gens de la terre, qui, à vrai dire, parlaient fort peu de l’idéal. Je leur payais d’avance une modique pension ; le second mois je fus à court, je leur confiai mon embarras. Ils m’avaient pris en amitié : non-seulement ils me mirent à l’aise et m’accordèrent toutes les facilités de paiement, ils m’offrirent de me nourrir et même de m’avancer de l’argent pour remonter ma garde-robe, ce que je n’eus garde d’accepter. Pendant plusieurs semaines, je ne dînai que de trois jours l’un, les deux autres je vivais de pain et d’eau claire. Ce triste régime ne prenait point sur ma santé ; j’étais robuste et vigoureux, et la gaîté m’était revenue avec la confiance dans l’avenir. Bien que la faim me tînt parfois éveillé toute la nuit, je sifflais comme un pinson. Mes journées se passaient au musée ; j’y copiais le portrait de Rembrandt que vous connaissez, dans lequel il s’est représenté un verre à la main, sa femme sur ses genoux. Je m’étais mis en tête que le jour même où j’aurais achevé ma copie, quelque heureuse rencontre m’en ferait trouver défaite ; — la foi transporte les montagnes.

Je me souviens de ces semaines de détresse où j’ai connu la faim, la vraie faim, comme d’un temps heureux qui a fait époque dans ma vie. C’est une bonne nourrice que la misère, et ses maigres mamelles versent à ses nourrissons un lait sain et fortifiant. Je travaillais avec délices ; je ne doutais plus de ma vocation. Il me semblait que je m’étais révélé à moi-même, que j’avais découvert ma volonté, et qu’elle valait quelque chose. En sortant du musée et me retrouvant sur le pavé de la rue au milieu d’inconnus qui sûrement avaient déjeuné et qui s’en allaient dîner, je me disais qu’il n’y avait de sérieux dans tout l’univers que Rembrandt et son clair-obscur. Mon estomac criait-il famine, je lui déclarais fièrement que ses fringales comme les dîners des autres étaient de vaines chimères, que mon oncle Gédéon n’existait point, bien qu’il en eût la sotte prétention, et que dans ce monde d’illusions les ombres les plus heureuses sont celles qui n’ont pas la peine de digérer.

La durée de mon épreuve n’excéda pas mes forces. Un soir, en rentrant dans mon taudis, je trouvai sur ma table deux lettres et un paquet cacheté. L’une de ces lettres était de M. Holdenis. Il avait eu mon adresse par Harris, à qui j’avais écrit, et il me mandait dans le style le plus solennel qu’à l’éternelle confusion des esprits légers, qui ne se font pas scrupule d’attenter par leurs soupçons au véritable honneur et à la vraie piété, sa parfaite honorabilité avait été universellement reconnue. Il m’apprenait ensuite qu’un concordat avait été souscrit par ses créanciers, lesquels avaient consenti que leurs créances fussent réduites momentanément au vingt pour cent, assurés qu’ils étaient qu’avec l’aide de Dieu M. Holdenis rétablirait ses affaires, et que tout leur serait remboursé avec les intérêts des intérêts. Il ajoutait que, n’ayant pas deux mille francs disponibles, il avait permis à sa fille de se dépouiller en ma faveur d’un bijou de famille qui valait cette somme ou plus encore, si grande était sa hâte de me prouver son antique probité. Cet homme antique et sa façon d’entendre le paiement des dettes d’honneur me parurent plaisants, et j’estimai que me rembourser par les mains de sa fille était le procédé d’une âme peu délicate.