J’ouvris la seconde lettre, l’écriture en était tremblée. Elle contenait ceci : « Monsieur, mon pauvre père m’apprend qu’il est votre débiteur. Il m’assure que le bracelet que vous trouverez dans le coffret ci-joint vaut la somme qu’il vous doit. A tout hasard, je vous envoie à son insu tous mes bijoux, en vous suppliant d’en disposer comme il vous plaira et de me garder le secret. Je vous souhaite le bonheur ; il est à jamais perdu pour nous. »

Ce billet, qui me parut touchant, me réconcilia un peu avec le souvenir de Maüschen. Je portai aussitôt les bijoux à un honnête orfèvre qui m’avait donné un bon prix de mes breloques. Il me déclara que le bracelet valait tout au plus cinq cents francs, et il estima au double le collier, la bague et le médaillon qui l’accompagnaient. Je lui vendis le bracelet pour le prix qu’il m’en offrait, je rempaquetai le reste et le renvoyai à Meta avec ces mots : « Merci, c’était beaucoup trop. » A son cafard de père, j’adressai les lignes suivantes : « Monsieur, j’ai fait estimer le bijou que vous m’avez envoyé. Vous ne me devez plus rien. Ma légèreté tient votre probité quitte du reste. » Cela fait, après avoir acquitté à mes braves hôtes mon quartier arriéré, je demandai à ma philosophie la permission d’aller faire bombance au Belvédère, une fois n’est pas coutume. En sortant de table, je me promenai longtemps sur la belle terrasse de Brühl, qui borde la rive gauche de l’Elbe. Je me disais en marchant : Qui donc est cette Meta ? Et je cherchais à me définir son caractère. J’y pensai plusieurs heures de suite, le lendemain je n’y pensai plus. J’étais artiste et j’étais né à Beaune.

Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. A l’heure même où, ma palette en main, je donnais les dernières retouches à ma copie, je vois entrer dans la galerie un homme d’assez haute taille, dont le visage me frappa. Il approchait de la cinquantaine, mais sa chevelure noire et touffue, où ne se mêlait pas un poil gris, lui gardait bien le secret. Il avait grand air, grande tournure, les manières et le ton du meilleur monde, le regard pénétrant, acéré, une figure grave, presque sévère, qu’illuminait tout à coup le plus séduisant des sourires.

Je ne m’occupai pas longtemps de lui ; je contemplais ma toile, la comparant au modèle et causant avec ma conscience ; il nous restait quelques inquiétudes. Soudain j’entends une voix qui dit derrière mon dos : — Si cette copie est à vendre, je l’achète. — Je me retourne vivement ; ce discours s’adressait bien à moi, et l’acheteur imprévu que m’envoyait la Providence des gueux était cet homme à la figure grave, qui savait si bien sourire. Il s’appelait M. Mauserre, et n’était autre que le ministre de France à Dresde. Nous nous liâmes si vite que le lendemain déjà je dînai chez lui. Huit jours après, je commençais son portrait, que j’achevai en six semaines, et en l’honneur duquel il donna un dîner de gala au corps diplomatique. J’aurais bien voulu que ce jour-là le tonnelier de Beaune pût apercevoir du fond de sa Bourgogne son écervelé de fils caressé, fêté, complimenté. Le printemps suivant, j’envoyai ce fameux portrait au Salon ; le gros public le goûta peu, mais il fut remarqué des artistes, qui prédirent que j’irais loin. Comme le disait l’intelligent M. Holdenis, il y a commencement à tout.

Béni soit mon oncle Gédéon, qui fut cause que j’allai à Dresde pour y apprendre l’allemand et que j’y rencontrai M. de Mauserre ! Quand cet homme distingué ne serait pas un personnage principal dans l’histoire que je vous raconte, je m’arrêterais encore à vous parler de lui, tant je lui ai d’obligations. Je crois que les longues et bonnes amitiés naissent moins de la ressemblance des situations ou des caractères que d’une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger. Nous sommes, madame, très-bons amis, vous et moi, et nous nous ressemblons bien peu. Je me suis demandé comment M. de Mauserre avait pu prendre en goût et admettre dans son intimité un petit garçon à peine dégauchi, très-ignorant de tout ce qui n’était pas de son métier, qui vivait et pensait à l’aventure, et n’avait réfléchi sur rien. Quand je lui ai posé la question, il m’a répondu que, sans parler de mon talent, dont il avait bien auguré, il m’avait trouvé ce qu’il appelait un bon esprit. Il entendait par là, je suppose, un peu de ce gros bon sens qui préserve des sots mépris et des imbéciles fatuités. Il possédait, lui, un esprit supérieur ; il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé, beaucoup lu, et ses expériences comme ses lectures étaient au service de sa finesse et de son jugement naturels. On sentait en lui une intelligence fortement nourrie, qui avait tout digéré.

L’homme supérieur est celui qui fait bien son métier tout en sachant faire autre chose. M. de Mauserre s’acquittait du sien à merveille ; il en avait le goût et le culte. Il avait coutume de dire que la diplomatie est un art qui en comprend quatre : l’art de s’informer, lequel demande des yeux et des oreilles ; l’art de renseigner, dont la première condition est de savoir se mettre à la place des autres ; l’art de conseiller, le plus délicat de tous, et enfin l’art de négocier, où le caractère doit venir en aide à l’esprit. Je crois qu’il excellait également dans ces quatre parties. Ses dépêches étaient fort appréciées au ministère ; il m’en a lu plusieurs qui me parurent des chefs-d’œuvre.

Soit timidité, soit préoccupation de faire leur cour, beaucoup de diplomates ne disent à leur gouvernement que ce qui lui peut être agréable ; ils aiment mieux tromper que déplaire. M. de Mauserre aurait cru se déshonorer en dissimulant des vérités désagréables qui pouvaient être utiles ; mais il les présentait avec tant d’art qu’il les faisait accepter. Il portait dans ses négociations avec les ministres étrangers le même respect de lui-même et des autres ; il estimait que la fourbe est un moyen bientôt usé et la marque d’un mince génie, qu’à la longue elle tue l’autorité, et que le grand secret est de persuader sans recourir au mensonge, qui était selon lui le pont aux ânes. Rien ne rétrécit plus l’esprit que la peur d’être dupe, et c’est la maladie de beaucoup de politiques à qui l’excès de défiance fait manquer de précieuses occasions. M. de Mauserre ne croyait pas légèrement ; mais il était capable de confiances promptes et généreuses, dont il ne s’est presque jamais repenti. Cette générosité qu’il avait dans les sentiments se communiquait à ses façons de penser. Il voyait les choses de haut ; il avait foi aux idées générales et à leur puissance. Sans méconnaître ce qu’il y a de fortuit dans les vicissitudes d’ici-bas, il estimait assez l’espèce humaine pour croire que les petits accidents et les petites intrigues n’expliquent pas toute son histoire, que l’opinion est la vraie souveraine du monde, que tous les grands événements sont la victoire ou la défaite d’une idée : aussi méprisait-il les empiriques autant que les hommes à utopies. Il se plaisait à les prendre à partie les uns comme les autres dans ses entretiens, qui m’ont dérouillé l’esprit, donné des clartés de bien des choses et le goût de décrasser un peu par la lecture ma honteuse ignorance.

Peu à peu nos conversations prirent un caractère plus intime ; elles ne roulèrent plus seulement sur la politique ou la peinture, et M. de Mauserre en vint à me parler souvent de ses propres affaires. J’étais flatté de devenir le confident d’un homme que ses talents, la supériorité de son esprit, aussi bien que sa situation et sa fortune, mettaient en passe d’arriver à tout. Et je ne fus pas médiocrement étonné en découvrant que les plus expérimentés et les plus avisés, ceux qui donnent les meilleurs conseils dans les affaires des autres, se conseillent souvent fort mal eux-mêmes.

M. de Mauserre était veuf depuis sept ou huit ans, et son veuvage lui pesait. Si recherché et entouré qu’il fût, il éprouvait le besoin de se refaire un intérieur. Il avait manqué volontairement plusieurs occasions de se remarier, parce que son cœur n’y trouvait pas son compte. Heureux les ambitieux à qui leurs succès tiennent lieu de tout ! heureux aussi les hommes de plaisir qui ne demandent qu’à se distraire ! Ceux qui cherchent dans la vie des affaires ou des amusements sont sûrs de les rencontrer ; mais malheur à qui a de l’âme ! c’est la chose qui trouve le moins son emploi dans le monde. M. de Mauserre n’était ni un homme de plaisir, ni un pur ambitieux. Il unissait à un esprit grave un cœur chaud, ce qui est une grande complication. Sérieux dans ses attachements, la passion fut plus forte que sa prudence, et finit par le pousser à un coup de tête qui, en brisant sa carrière, lui attira le blâme universel : tant il est vrai que ce que nous avons de meilleur est souvent la source de nos plus grands embarras.

Il y avait trois mois que je le connaissais et que je le voyais presque tous les jours, quand je crus remarquer quelque altération dans son humeur. Au milieu de nos entretiens, il tombait dans de longs silences, d’où il ne sortait qu’avec effort. J’attribuai d’abord ses préoccupations à une affaire d’État qui ne cheminait pas à son gré ; il me tira lui-même d’erreur. Il m’emmena un soir dans son cabinet, dont il referma d’un air de mystère la double porte ; là il me dit qu’il avait une entière confiance dans mon amitié, et qu’étant sur le point de prendre la plus grave des déterminations, il désirait la discuter avec moi.