Puis, ayant arpenté la chambre en poussant de gros soupirs, il me confessa qu’il était éperdument amoureux de la meilleure, de la plus charmante des femmes, laquelle était au pouvoir d’un mari brutal dont elle était fort maltraitée. Il avait la certitude d’en être aimé, mais jusqu’à ce jour il n’avait rien obtenu, parce qu’elle avait (ce fut son mot) une âme droite comme un jonc : le mensonge lui inspirait une invincible horreur, et, quelques sujets qu’elle eût de se plaindre de son tyran, elle répugnait à le tromper. Il ajouta qu’il l’aimait lui-même trop passionnément pour consentir à la partager avec un mari ; il entendait l’avoir tout entière à lui, et il ne lui restait d’autre parti à prendre que de l’enlever. Heureusement, me dit-il, l’homme qui l’a épousée et qui fait son malheur est d’un pays où la loi autorise le divorce. Après l’éclat d’un enlèvement, il s’empressera de revendiquer sa liberté, et ma maîtresse deviendra ma femme.
— M. de Mauserre sera heureux, lui dis-je ; mais que deviendra le ministre de France ?
Il baissa la tête, la garda quelques instants dans ses mains. — Eh bien ! oui, reprit-il, je me vois condamné à renoncer pour quelque temps à une carrière que j’aime. Je demanderai un congé indéfini. Les raisons ne manqueront pas ; j’alléguerai l’état de ma santé. La vérité est que j’ai été malade l’an dernier, et les médecins m’ont déclaré que le climat de l’Allemagne ne me convenait point, que, si je restais à Dresde, j’étais menacé d’une rechute. Pourquoi ne peut-on tout concilier ? La vie est ainsi faite qu’il faut choisir. Le bonheur ne se donne pas, il s’achète.
Là-dessus il me vanta dans les termes les plus chaleureux la beauté, les agréments, les qualités d’esprit et de cœur de l’idole à laquelle il se disposait à immoler sa situation et son avenir. Il ne la nomma pas ; mais, au portrait qu’il en fit, je n’eus pas de peine à reconnaître une créole d’origine française, Mme de N…, mariée à un diplomate qui, blasé sur ses charmes, la sacrifiait à d’indignes liaisons et s’affichait avec des créatures. J’avais rencontré au théâtre cette belle victime, que tout le monde à Dresde admirait et plaignait. M. de Mauserre m’avait présenté à elle. Il me parut qu’il exagérait un peu la portée de son esprit, qu’elle avait médiocre. Pour ce qui était de sa beauté, on ne la pouvait surfaire : elle avait un éclat vraiment merveilleux, accompagné de grâces paresseuses et nonchalantes, capables d’ensorceler un ministre plénipotentiaire de cinquante ans dont le cœur n’en avait que vingt.
Je parlai ce soir-là, madame, comme l’un des sept sages de la Grèce. Il est si facile d’être avisé pour le compte d’autrui ! Je remontrai à M. de Mauserre qu’il allait faire une folie ; que les folies traînent après elles les longs regrets et les cuisants repentirs ; que la passion n’a qu’un temps ; que, quand la sienne se serait refroidie, il s’étonnerait de lui avoir tant sacrifié ; que, du caractère dont il était, une vie désœuvrée et sans but lui deviendrait à la longue insupportable ; que ses facultés inoccupées feraient son supplice ; que les solitaires, les rêveurs et les poètes peuvent trouver le bonheur dans une situation irrégulière, mais que les hommes nés pour l’action et le gouvernement doivent se soumettre aux règles de la société, de même qu’un joueur de whist, sous peine d’être exclu de la partie, est tenu de respecter les règles du jeu. — Vous serez heureux un an, deux ans au plus, lui dis-je : la troisième année, vous découvrirez que votre bonheur est un boulet attaché à votre pied, et que votre loyauté vous condamne à le traîner jusqu’au bout en le maudissant.
Il m’interrompit pour me représenter qu’il n’entendait pas dire un éternel adieu aux affaires, que je raisonnais comme s’il allait s’enchaîner à jamais à une situation irrégulière, qu’il aurait hâte au contraire de la régulariser, et qu’une fois marié, on oublierait son coup de tête pour ne plus se souvenir que des services qu’il avait rendus et de ceux qu’il pouvait rendre encore.
— Mais qui vous dit, monsieur, lui repartis-je, que tout arrivera comme vous aimez à le croire, et que les circonstances et les hommes seront aussi complaisants pour vos projets que vous le supposez ? Ce sont de terribles gens que les maris. Êtes-vous bien sûr que celui-ci vous fera le plaisir de réclamer son divorce ? Il pourrait se faire qu’il fût d’humeur contrariante, et qu’il préférât à sa liberté les douceurs d’une vengeance longuement savourée.
Il combattit pied à pied toutes mes objections, non sans pousser encore quelques soupirs, — et, comme j’insistais, il mit fin à mes discours en me déclarant que les passions de l’âge mûr sont les plus violentes de toutes, qu’il ne se sentait pas la force de résister à la sienne, et qu’il avait écrit le matin même au ministre pour le prier de lui désigner un successeur. C’est ainsi qu’en usent tous les demandeurs de conseils. Ils savent ce qu’ils feront et n’en démordront pas ; il ne vous reste qu’à les approuver.
M. de Mauserre avait si bien pris son parti que tous les efforts pour l’en faire revenir se brisèrent contre une volonté dévoyée, charmée de son égarement, entêtée de sa chimère. Le ministre combattit vivement une résolution dont il était loin de pressentir les motifs ; comme il croyait aux raisons de santé qui lui étaient alléguées, il conjura ce démissionnaire obstiné d’avoir un peu de patience, l’assurant que, puisque le climat de Dresde ne convenait pas à sa santé, on ne tarderait pas à lui donner un poste important dans une des capitales du midi. De mon côté je revins à la charge ; je fus repoussé avec perte.
Cependant tout faillit manquer par les résistances de Mme de N…, qui était retenue par son devoir, tourmentée par ses scrupules, sans compter que cette âme délicate et modeste se jugeait indigne du sacrifice qu’on lui voulait faire. Elle dut enfin se rendre à des supplications désespérées qui refusaient d’entendre raison. Le moyen qu’une femme résiste longtemps à un homme qu’elle aime, lorsqu’il la menace de se brûler la cervelle et qu’elle le sait capable de tenir parole ! M. de Mauserre m’annonça un jour d’un air rayonnant que sa démission était agréée et que toutes ses mesures étaient prises. Une semaine après, il partit pour les eaux de Gastein, où Mme de N… ne tarda pas à le rejoindre, et, deux mois plus tard, une lettre datée de Sorrente m’apprit qu’il y avait sous le ciel de Naples un couple heureux de plus. Cette même lettre m’invitait à me rendre avant peu à Florence pour y faire le portrait de la plus adorable et de la plus adorée des femmes. Vous jugez du bruit que cette aventure fit à Dresde ; elle fut condamnée impitoyablement par le bon sens des uns, par la jalousie des autres.