Les folies des sages sont la meilleure école pour les fous. Si les entretiens de M. de Mauserre m’avaient ouvert l’esprit sur bien des choses, son équipée me fit faire les plus salutaires réflexions. Je pris à tâche de prouver que dans l’occasion un artiste s’entend mieux à conduire se vie qu’un diplomate. Jusqu’alors, j’avais été à la merci de mes fantaisies ; ma volonté leur montra tout à coup un visage royal et leur parla en souveraine : tel Louis XIV, éperonné, le fouet en main, réduisant son parlement à la raison. Je quittai Dresde à la fin de l’hiver, me promettant d’y revenir ; c’est une ville que j’aime et où j’ai laissé quelques bons amis. Aussitôt après mon retour à Paris, j’écrivis à mon oncle Gédéon qu’il eût à se chercher un autre fils et un autre successeur ; puis je me mis en route pour l’Italie, non sans faire étape à Beaune, où je passai deux jours avec mon père. Il me traita d’imbécile ; mais la vue de mon escarcelle bien garnie lui fit ouvrir de grands yeux. Il ne laissa pas de me rabrouer pour l’acquit de sa conscience. C’est une sage institution que les pères grondeurs ; l’homme qui n’a jamais mangé chez lui que du pain blanc trouvera toujours amer le pain de l’étranger.

M. de Mauserre avait eu raison de se fixer à Florence. C’est la ville du monde la plus tolérante pour les aventures, la plus hospitalière pour les situations extra-légales ; — on y respire encore les douceurs et les miséricordes du Décameron. Je trouvai mes pigeons voyageurs dans le délire de leur lune de miel. Cependant j’avais été meilleur prophète que je n’aurais voulu. Le mari était demeuré sourd à toutes les propositions dont on l’avait circonvenu ; insinuations, menaces, promesses, les ressorts qu’on avait fait jouer avaient été en pure perte. Ce Ménélas entêté était fermement résolu à ne point demander son divorce. A la vérité, il ne songeait point comme l’autre à reconquérir sa femme ; il lui suffisait de l’empêcher d’épouser Pâris. — Grand bien lui fasse, me dit M. de Mauserre, il ne nous empêchera pas d’être heureux. — Le portrait de Mme de N…, qu’avec votre permission j’appellerai désormais Mme de Mauserre, fut bientôt en bon chemin. Ne m’en veuillez pas de le vanter ; il m’a porté bonheur. Il eut au Salon un succès d’engouement : commandes, fortune, réputation, je lui dois tout ; mais je confesse que la beauté miraculeuse du modèle eut plus de part encore dans ce succès triomphant que le talent du peintre.

Tout en étudiant, pour les mieux rendre, les beautés de ce modèle, nous nous prîmes l’un l’autre en amitié. Je vous ai dit que Mme de Mauserre avait une intelligence assez ordinaire ; c’était une terre en friche, qui, cultivée, n’eût pas été, je crois, d’une fertilité merveilleuse. Son orthographe était bizarre, et elle n’avait guère lu que la bibliothèque bleue et l’Imitation de Jésus-Christ, livres qui lui étaient toujours nouveaux ; elle pouvait les relire pour la centième fois en s’imaginant que c’était la première. Cet aveu lui fera tort auprès de vous, madame, qui avez beaucoup d’acquis et de lecture et ne goûtez guère les femmes qui ne lisent point. Je vous assure pourtant que, si elle avait peu d’esprit, en la connaissant mieux on lui en trouvait assez. Elle avait le cœur inventif ; la délicatesse et la vivacité de ses sympathies la rendaient ingénieuse à pénétrer les désirs secrets de ceux qui l’entouraient. Il me semble que ce genre d’esprit suffit à une femme, quand par surcroît elle est belle comme le jour. Sa sincérité était admirable ; son âme, franche comme l’osier, était incapable de rien dissimuler, de rien déguiser. Elle se donnait tout naïvement pour ce qu’elle était, et ne s’en targuait point comme d’une vertu, car elle s’imaginait que tout le monde en usait comme elle. Aussi a-t-elle été souvent dupe ; mais j’ai appris à ne pas aimer les femmes qui ne se laissent jamais tromper.

Son seul défaut était sa paresse de créole, qu’elle poussait à un degré incroyable. Je vous ferai frémir en vous disant qu’il lui en coûtait de se lever avant midi, et que, hormis un peu de tapisserie, tout travail des doigts ou de l’esprit effarouchait son indolence ; la moindre promenade lui était une affaire. Il n’y a de vraiment condamnables que les paresseux qui s’ennuient. Elle ne s’ennuyait jamais ; elle pouvait demeurer des heures entières pelotonnée dans le coin d’un sofa, son éventail à la main, parlant ou ne parlant pas (cela lui était bien égal), amoureuse de son oisiveté, qui lui permettait de s’occuper de ses pensées. Exister lui suffisait, heureuse qu’elle était de se sentir vivre et d’être aimée. Un jour, une plume échappée de l’aile d’une tourterelle flottait dans l’air bercée par les brises du printemps ; quelque fée eut l’étrange fantaisie d’en faire une femme, et ce fut Mme de Mauserre. De cette plume, elle avait gardé la mollesse et la douceur, et, comme autrefois par le vent, elle se laissait bercer par la vie.

J’ajoute que dans les occasions son exquise bonté triomphait de sa nonchalance ; s’agissait-il d’être agréable ou d’obliger, il lui venait des forces inattendues, elle ne plaignait ni ses paroles ni ses pas. Elle savait aussi se remuer et même s’agiter pour les malheureux. Je l’ai vue à Florence grimper tout essoufflée, deux fois en un jour, au galetas d’un soi-disant aveugle très-effronté, qui avait su capter sa bienveillance, sans que j’aie pu la convaincre qu’il y voyait aussi bien qu’elle. Il y avait dans ses accès intermittents de fiévreuse charité comme un besoin d’expier ; elle semblait dire aux gens qu’elle secourait : — Vous ne me devez point de reconnaissance ; ne savez-vous pas que j’ai beaucoup à me faire pardonner ? — J’ai réussi, je crois, à rendre un peu tout cela dans son portrait.

M. et Mme de Mauserre auraient voulu me retenir auprès d’eux ; ce n’était pas une chose à me proposer. Je m’engageai en les quittant à leur faire chaque année une visite, et je leur tins parole. Je les trouvai, le printemps suivant, fiers et ravis de la naissance d’une petite fille qui promettait d’être aussi belle que sa mère. La joie de M. de Mauserre était pourtant mêlée de quelque mélancolie ; il lui était cruel de penser que la loi lui interdisait de reconnaître cette enfant. A la fin de cette même année, Mme de Mauserre fut atteinte de la petite vérole, qui faillit l’enlever ; son mari passa plusieurs jours dans des transes mortelles. Je la vis dans sa convalescence. La maladie lui avait été clémente ; elle était encore une des plus jolies femmes de l’Europe. Toutefois son teint de lis et de roses avait perdu cet éclat incomparable, cette fleur unique de beauté qui faisait crier au miracle, et justifiait toutes les folies qu’elle avait pu inspirer. Je ne sais ce qu’en pensait M. de Mauserre ; il s’efforça de lire au fond de mes yeux, qui furent discrets.

L’année d’après, je quittai Florence moins content ; j’appréhendais que M. de Mauserre, dont l’humeur s’était assombrie, ne commençât à se repentir du marché qu’il avait passé avec la destinée. De grands événements se préparaient en Europe ; il s’en préoccupait vivement, et sa clairvoyance en discernait les conséquences. Il blâmait la politique du gouvernement français, que ses agents, pensait-il, informaient mal et conseillaient plus mal encore. C’était l’unique thème de toutes ses conversations ; il s’échauffait en le traitant, et tout à coup il s’écriait d’un ton amer : — Mais j’oublie que je n’ai pas voix au chapitre, j’oublie que je ne suis plus rien. — Je le comparais à un brave cheval de trompette qu’on a mis avant l’âge à la retraite et qui entend gronder le canon ; il rue contre son brancard qui le retient.

Mme de Mauserre ne se doutait point de ce qui se passait en lui ; il affectait en sa présence une gaîté à laquelle elle se laissait prendre. L’été suivant, il me parut réconcilié avec son sort. Pour faire diversion à ses regrets, il avait entrepris d’écrire l’histoire politique de Florence, et il employait ses journées à faire des recherches aux archives ; ce travail lui rendait sa sérénité. Je n’oserais affirmer qu’il fût encore amoureux de sa femme ; mais il se sentait uni par un lien indissoluble à la mère de son enfant. De son côté, elle lui avait voué un profond attachement, mêlé d’admiration et d’une confiance absolue, qui ne devait mourir qu’avec elle. Bref, jamais gens ne furent plus mariés que cet homme et cette femme qui ne l’étaient pas, — ce qui n’empêche pas que les maires et leur écharpe n’aient quelque utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont bien su ce qu’ils faisaient.

Quelques mois plus tard, nous nous donnâmes rendez-vous en Espagne, où je me proposais d’étudier le dieu de la peinture, Velazquez, le peintre le plus complétement peintre qu’il y ait jamais eu. J’ébauchai à Madrid un tableau dont il a été beaucoup parlé, et qui représente le dernier roi maure, Boabdil, faisant ses adieux à Grenade. Au moment de nous quitter, M. de Mauserre s’ouvrit à moi de son désir de revoir la France et de s’établir dans une terre qu’il possédait près de Crémieu ; cette admirable domaine s’appelle les Charmilles. Un seul point l’arrêtait. Il avait de son premier lit une fille unique, qui avait épousé sept ans auparavant le comte d’Arci, dont le château était situé à cinq kilomètres des Charmilles.

— Mon gendre est un homme fort estimable, me dit-il, mais un peu raide d’encolure, qui n’a pu me pardonner ce qu’il appelle mon escapade. Il a exigé longtemps que ma fille rompît toute relation avec moi ; si depuis il l’a autorisée à m’écrire, ce fut à la condition qu’elle ne nommerait jamais Mme de Mauserre dans ses lettres et qu’elle paraîtrait ignorer son existence. Il me serait dur d’aller habiter dans leur voisinage sans les voir, et cela serait plus dur encore pour ma femme ; on prend son parti de la solitude, on ne se fait guère à l’isolement. Si vous parveniez à humaniser la vertu farouche de mon gendre et à ménager un rapprochement entre nous, vous rempliriez le plus cher désir de Mme de Mauserre, et je vous aurais une vive reconnaissance.