Je partis chargé de cette délicate commission. Je trouvai dans Mme d’Arci une digne personne, auprès de qui ma cause était gagnée d’avance. Elle tenait de son père, mais de son père au repos. M. de Mauserre était un sage qui avait l’imagination romanesque. Il avait communiqué sa sagesse à sa fille en gardant pour lui ses romans et ses échappées. C’est vous dire qu’elle n’avait ni les côtés brillants, ni les côtés dangereux de son esprit. L’humeur la plus égale, la raison la plus unie, un excellent cœur et une imagination froide, voilà Mme d’Arci. Quoiqu’elle eût l’intelligence ouverte, elle était vouée à de perpétuels étonnements, attendu qu’il y a beaucoup de choses dans la vie qui ne se laissent pas raisonner. Les aventures étaient pour elle une énigme, un casse-tête chinois. Elle disait : — Est-ce bien possible ? comment donc ont-ils fait ? à quoi ont-ils pensé ? avaient-ils perdu la tête ? — Elle n’admettait pas qu’on la perdît ; mais elle avait si bon cœur qu’elle pardonnait sans comprendre. La conduite de son père était un abîme où elle ne pouvait se retrouver ; elle ne laissait pas de chérir ce père prodigue, elle se fût volontiers écriée avec l’Évangile : « Qu’on lui rende sa première robe ! » Toutefois en se mariant elle avait fait à M. d’Arci cadeau de sa volonté, et se gouvernait par ses conseils, qu’elle respectait comme des ordres. Ce fut à lui qu’elle me renvoya.
Il me reçut d’abord assez mal. Il avait l’esprit fin avec un air un peu épais, le ton brusque, l’humeur grondeuse, un bon sens caustique qui ne faisait grâce à rien, ni à personne, et l’habitude d’appeler les choses par leur nom ; au demeurant le meilleur fils du monde, il passait sa vie à faire le bien en grognant. Il commença par me déclarer que son beau-père était l’homme le plus absurde de l’univers et qu’il n’entendait pas que sa femme revît jamais un extravagant, qui apparemment la conseillerait aussi bien qu’il s’était conseillé lui-même. Je lui répondis qu’il connaissait mal M. de Mauserre, qu’on n’est pas un fou pour avoir fait une folie, que la sagesse consiste à n’en faire qu’une, et je lui représentai que, lorsqu’il est survenu sur une ligne de chemin de fer un déraillement suivi d’un gros accident, on y peut voyager longtemps en sûreté. Enfin je sus si bien le prendre, je lui parlai avec tant de chaleur de Mme de Mauserre, qu’il finit par s’apprivoiser. Il me promit qu’aussitôt que M. de Mauserre serait aux Charmilles, il lui rendrait visite, et qu’on verrait après. Je n’en demandais pas davantage, bien certain que dès leur première entrevue Mme de Mauserre et Mme d’Arci se prendraient en amitié, que ces deux droitures se reconnaîtraient et s’estimeraient l’une l’autre. Je m’empressai d’annoncer le résultat de ma démarche à M. de Mauserre, et ce fut sa femme qui me répondit sans pouvoir assez me remercier.
D’Arci, je courus à Beaune, où m’appelait mon père, qui se sentait mourir. Il souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur, qui avait fait tout à coup d’alarmants progrès. Il ne me traita plus d’imbécile. — Tony, me dit-il en m’embrassant, je ne te demande pas si tu as du talent, je n’entends rien à ces histoires-là ; mais je te prie de m’expliquer un peu l’état de tes affaires. — L’exposé assez brillant que je lui en fis le contenta pleinement, et il convint qu’une fois dans ma vie j’avais eu raison contre lui. S’il était satisfait de moi, je ne l’étais guère de lui : ses forces déclinaient visiblement. Bientôt il ne quitta plus le lit, où son repos était troublé par d’insupportables oppressions. Quinze jours durant, je ne m’éloignai pas de son chevet. Il ne me grondait plus, il était devenu presque tendre, et comme il avait toute sa tête, serrant mes mains dans les siennes, il m’adressait de pressantes recommandations, dont la sagesse semblait supérieure à l’humilité de sa fortune. Il aimait à me répéter que nos entraînements sont nos plus grands ennemis, que l’essentiel est de savoir se commander, qu’il est aisé d’acquérir, très-difficile de conserver, et que la discipline de la volonté est le secret des conquêtes durables et des longs bonheurs.
Une nuit, comme il était sur ce thème, un coq du voisinage vint à chanter. — Tony, me dit mon père, j’ai toujours aimé le chant du coq. Il annonce le jour et met en fuite les fantômes de la nuit. Ce chant ressemble à un cri de guerre, il nous rappelle que nous devons passer notre vie à batailler contre nous-mêmes. Tony, toutes les fois que tu entendras chanter le coq, souviens-toi que c’était la seule musique que ton père aimât. — La nuit suivante, à la même heure, le même coq poussa un cri sonore. Mon pauvre père essaya de soulever sa tête, me fit un signe du doigt, et, s’efforçant de sourire, il expira. Madame, je n’ai jamais entendu chanter le coq sans me souvenir de mon père mourant et de ses derniers conseils ; vous verrez que je m’en suis bien trouvé.
On ne sent tout le prix de ce qu’on possède qu’après l’avoir perdu. Je donnai quelques jours à mon chagrin, qui était profond, et au soin de mes affaires, que je n’ai jamais trouvé plus rebutant, après quoi je retournai à Paris, où m’attendaient plusieurs tableaux commencés. J’avais le diable ou Velazquez au corps et des regrets à tromper ; je travaillai pendant tout l’hiver avec tant d’acharnement qu’au printemps j’étais à bout de forces. Dans le courant du mois d’avril, M. de Mauserre m’écrivit pour m’annoncer qu’il avait revu son gendre et sa fille. Le rapatriement était si complet que M. d’Arci, ayant résolu de faire de grandes réparations à son château, s’était laissé persuader de l’abandonner aux maçons et de passer tout l’été avec sa femme aux Charmilles. « Vous manquez seul à cette fête, ajoutait M. de Mauserre. Arrivez bien vite ; venez travailler ici à Boabdil et au portrait de Mme d’Arci. »
J’acceptai l’invitation, et, pour me secouer un peu, je pris ma route par Cologne, les bords du Rhin et la Suisse, ce qui était assurément le chemin de l’école. Ce fut une heureuse idée, puisque à Bonn j’eus l’honneur de vous être présenté et de passer un jour avec vous sur la charmante terrasse où vous lirez ceci ; c’est une des journées de ma vie que j’ai marquées à la craie.
Je trouvai à Mayence une lettre de M. de Mauserre, qui me mandait que, puisque j’avais pris par le plus long, il désirait m’en punir en me chargeant d’une commission pour Genève. Sa chère petite fille Lulu (elle s’appelait Lucie comme sa mère), qui courait sa cinquième année, devenait de jour en jour plus volontaire. Elle avait grand besoin d’une gouvernante, que son père voulait très-honnête, très-instruite, très-sensée, à la fois douce et ferme, une vraie perfection. Il avait pensé trouver plus facilement cette merveille en pays protestant, et dans ce dessein il s’était adressé à un pasteur genevois dont il avait fait la connaissance à Rome. Il s’étonnait de n’en pas recevoir de réponse, et me priait d’aller lui demander compte de son silence.
Le cœur ne me battit point en traversant les rues de Genève ; c’est à peine s’il me souvenait qu’il y eût une Meta : six années vous changent un homme. Pour me punir de mes oublis, le hasard me fit rencontrer à quelques pas de la gare M. Holdenis. Son chapeau flétri et son habit étriqué me firent mal augurer de l’état de ses affaires ; il avait la mine basse d’un joueur décavé. Je le saluai, il n’eut pas l’air de me reconnaître. Je m’acquittai de la commission dont je m’étais chargé. Le pasteur, à qui on avait écrit deux fois et qui ne répondait pas, m’expliqua d’un ton embarrassé que, quel que fût son désir d’obliger d’aimables gens qu’il estimait, et si gros que fût le chiffre du traitement promis, il n’avait trouvé personne à envoyer à M. de Mauserre ; il ajouta, en me regardant du coin de l’œil, que sans doute j’en devinais la raison.
— Vous connaissez M. et Mme de Mauserre, lui dis-je. Avez-vous rencontré dans votre carrière pastorale beaucoup de ménages plus honorables et plus unis ?
— C’est précisément la difficulté, me répliqua-t-il moitié sérieux, moitié souriant. Je me fais un scrupule d’envoyer une jeune fille honnête chez des gens qui s’aiment plus fidèlement que s’ils étaient mariés. Il est des vertus dont l’exemple est dangereux pour la jeunesse.