Il m’assura cependant que, si quelque bonne occasion se présentait, il ne la laisserait pas échapper ; mais je vis bien qu’il ne la chercherait pas. Je le quittai là-dessus, et qui rencontrai-je en sortant de chez lui ? Le plus ennuyé des Harris, lequel, n’ayant pas encore découvert l’endroit où l’on s’amuse et remettant chaque jour son départ au lendemain, n’avait pas démarré de l’hôtel des Bergues. Il m’embrassa en bâillant et bâilla en me félicitant de ce qu’il appelait mes étourdissants débuts. Il me déclara que son incurable ennui entendait boire deux bouteilles de vin de Champagne à la santé de ma jeune gloire. Nous entrâmes dans un café ; tout en faisant raison à ces toasts, je lui contai d’où je venais, où j’allais, et que j’étais en quête d’une gouvernante.

— Quels sont les appointements ? me demanda-t-il.

— Quatre mille francs, payables par quartiers, avec espérance d’augmentation. Avez-vous envie de vous présenter ?

— Non, me dit-il avec flegme ; mais j’aurais peut-être quelque bon sujet à vous proposer.

Je lui répondis que je le croyais compétent dans toutes les matières, particulièrement dans le choix d’une institutrice, et nous parlâmes d’autre chose. Comme je prenais congé de lui : — Vous ne m’avez pas demandé des nouvelles de la petite souris, me dit-il, et vous avez eu raison. La pauvre fille a succombé au chagrin d’avoir été traîtreusement abandonnée par vous. Peut-être aussi est-elle morte d’une indigestion de poésie, ou d’avoir trop récité le Roi de Thulé, ou d’avoir avalé une arête de poisson. Sait-on jamais de quoi meurent les femmes ?

— Plaisantez-vous à moitié ou tout à fait ? lui demandai-je avec un peu d’émotion.

— Je suis le moins plaisant des hommes, reprit-il. Quant au vieux renard, il porte des habits graisseux pour attendrir ses créanciers ; mais on affirme que depuis quelque temps il a enfoui beaucoup d’écus dans des bas de laine.

A ces mots, il bâilla encore et me tourna les talons.

Le surlendemain, j’étais aux Charmilles, où je trouvai des gens contents et des visages épanouis. M. d’Arci lui-même ne grognait plus ; il était sous le charme des grandes manières et de l’esprit élevé de son beau-père, que jusqu’alors il connaissait à peine et qu’il s’était représenté tout autrement. — Vous êtes le roi des amis, me dit Mme de Mauserre dans notre premier moment de tête-à-tête. Je ne pouvais me pardonner d’avoir brouillé mon mari avec ses enfants. Vous avez mis ma conscience en paix. — Pour me témoigner sa reconnaissance, elle avait eu soin de me loger dans le plus bel appartement de son très-beau château ; mes fenêtres commandaient une admirable vue. M. de Mauserre avait fait réparer une vieille tour à demi ruinée, qui était au bout du jardin, et convertir le premier étage en un charmant atelier, orné de panoplies, de belles tentures, de vieux bahuts. Je me trouvais aux Charmilles comme un coq en pâte.

Cependant il y avait dans la maison un trouble-fête. Avec ses superbes yeux, noirs comme le jais, Mlle Lulu était à de certains jours un cheval échappé, un vrai diable. Quand ses quintes la tenaient, elle devenait impérieuse, colère, violente à vous jeter à la tête tout ce qui lui tombait sous la main. On la gâtait indignement. Mme de Mauserre la sermonnait beaucoup, la menaçait quelquefois, sans en venir jamais à l’exécution. Elle lui disait : — Lulu, si tu casses encore une vitre de la serre, on t’enverra coucher. — Lulu cassait trois vitres, et on ne la couchait pas. Essayait-on de la punir en lui ôtant un jouet, elle entrait dans des fureurs terribles, auxquelles succédaient des pâmoisons dont sa tendre mère était dupe. Mme d’Arci avait trop de bon sens pour approuver tant de faiblesse ; mais ce même bon sens, très-discret, lui faisait une loi de ne pas se mêler des affaires des autres. Madame, si jamais j’ai des enfants, je ne leur promettrai pas souvent les verges ; mais quand ils les mériteront, Dieu les bénisse ! ils les auront. Donner et retenir ne vaut.