M. de Mauserre, qui sentait que l’éducation de Lulu laissait à désirer, fut très-mortifié des nouvelles que je lui apportais de Genève. Il était sur le point d’aller chercher lui-même une gouvernante à Paris, quand je reçus de Harris le billet suivant :
« Mon cher grand homme, je suis flatté de la confiance que vous m’avez témoignée. Je me suis piqué au jeu, et je crois avoir rencontré la pie au nid. C’est une personne charmante et très-capable, que vous pouvez recommander en sûreté de conscience. Comme vous m’aviez donné carte blanche, j’ai traité directement au nom de M. de Mauserre, et le marché est conclu. Ma protégée partira demain par le train de l’après-midi ; priez vos amis qu’ils envoient leur voiture l’attendre à Ambérieu, où elle arrivera vers six heures du soir. Inutile de me remercier. Vous savez que je suis tout à vous.
« Your old Harris. »
Cette lettre fort inattendue me mit dans un grand embarras. Un Américain qui s’ennuie est capable de tout ; je craignais que la prétendue institutrice de Harris ne fût quelque fille qu’il avait mise à mal, ou peut-être lui-même, étant homme à sacrifier sa moustache au plaisir de mystifier son prochain. Je regrettai de ne pas l’avoir instruit de la véritable situation de Mme de Mauserre ; je tremblais qu’on ne vît dans sa plaisanterie une intention insultante. Par malheur, sa lettre m’était parvenue vers midi, et l’inconnue devait se mettre en route une ou deux heures plus tard ; impossible de parer le coup. Je me déterminai à tout dire à M. de Mauserre. Il prit la chose assez gaîment.
— Libre à votre ami, me dit-il, de s’amuser à nos dépens. S’il nous envoie une aventurière, nous saurons la recevoir.
— Mais si c’est une honnête fille, s’empressa de dire Mme de Mauserre, tâchons de la reconnaître bien vite, et gardons-nous de la désobliger par des questions et des regards impertinents.
— Oh ! vous, ma chère, avez-vous jamais désobligé personne ? lui répliqua-t-il. Vous trouveriez du bon au diable en personne, pourvu qu’il eût la précaution de paraître devant vous avec des coudes percés. Je vous prédis une chose : c’est qu’aventurière ou non, la personne qu’on nous annonce sera embrassée par vous avant que vous lui ayez seulement demandé son nom. Je crois à l’instinct des enfants. C’est Mlle Lulu qui se chargera de nous dire à qui nous avons affaire ; j’entends régler mon avis sur le sien.
Nous finîmes par plaisanter de la mystérieuse inconnue, et M. d’Arci, qui avait le crayon facile, fit une caricature qui représentait son entrée aux Charmilles. Une Colombine très-délurée s’élançait au milieu du salon en pirouettant et enlevait Lulu dans ses bras ; de la bouche de Mme de Mauserre sortait une devise où on lisait : « Décidément elle a du bon ! »
La voiture partit à trois heures pour Ambérieu, et le soir nous étions réunis au salon, attendant son retour. Il faisait grand vent ; un orage se déclara, et nous entendîmes en même temps le grondement d’un tonnerre lointain et un piétinement de chevaux sur le pavé de la cour. La porte s’ouvrit. L’inconnue apparut, enveloppée d’un grand manteau brun qui lui tombait sur les talons ; elle en avait relevé le collet, qui cachait presque entièrement sa figure. Elle s’avança d’un pas mal assuré, et rabattit son capuchon. A ma vive surprise, j’en vis sortir un visage que je connaissais, deux yeux qui m’avaient coûté deux mille écus ou peu s’en faut.
Si les hommes étaient de bonne foi, ils conviendraient qu’en toute rencontre leur premier soin est de se mettre en règle avec leur amour-propre. Je questionnai le mien ; il me répondit que ma jeunesse n’avait pas à rougir de s’être éprise à l’âge des chimères de la personne qui était là, devant moi. Elle avait un peu changé ; ce n’était plus une jeune fille, la femme s’était formée. Ses joues étaient moins pleines, et je n’y trouvai point de mal. Son regard venait de plus loin et s’était comme imprégné d’une douce mélancolie. Elle avait vu beaucoup de choses tristes pendant six ans, elle les avait gardées au fond de ses yeux.
Elle ne me reconnut pas. J’étais assis dans l’ombre, masqué par un grand portefeuille où je dessinais je ne sais quoi. Elle était fort troublée ; soit l’émotion de l’orage, soit l’effarement d’une première rencontre avec des étrangers, elle tremblait comme la feuille. J’allais me lever pour lui venir en aide ; Mme de Mauserre, dont le cœur allait vite en affaires, me prévint, et pour justifier la prophétie de son mari, s’élançant vers elle, de sa voix traînante elle lui dit : — Soyez la bienvenue dans cette maison, mademoiselle, et puissiez-vous la regarder comme la vôtre. — Puis, l’ayant prise par la taille, elle voulut l’emmener dans la salle à manger pour s’y refaire. Meta l’assura qu’elle n’avait pas faim.