— En attendant que l’appétit vous revienne, asseyez-vous là, lui dit Mme de Mauserre. Il faut que je vous présente une petite fille qui aura besoin de toute votre indulgence.
Lulu était en ce moment de l’humeur la plus détestable. Elle s’était obstinée à veiller pour attendre sa gouvernante, et depuis une heure elle se débattait contre le sommeil ; vous savez à quel point sont aimables les enfants endormis qui ne dorment pas. En voyant paraître l’étrangère, elle avait reculé jusqu’au bout du salon, où elle se tenait appuyée au mur, les mains derrière le dos, d’un air qui disait : Voilà l’ennemi ! Sa mère l’appela en vain, elle ne bougea pas. Mlle Holdenis, la tête penchée vers elle, lui tendit les bras : — Vous avez donc peur de moi ? est-ce que j’ai l’air bien terrible ? — Lulu se retourna vers la muraille. Meta ôta son manteau et ses gants, ouvrit le piano et attaqua les premières mesures d’une sonate de Mozart. Je n’ai connu que deux femmes qui comprissent Mozart, elle était l’une des deux ; je vous la donne, madame, pour une musicienne bien étonnante. Lulu ressentit le charme. Elle se coula pas à pas vers le piano ; quand sa gouvernante eut cessé de jouer : — Joue encore, lui dit-elle d’un ton de reproche.
— Non, je suis fatiguée.
— Joueras-tu demain ?
— Oui, si Lulu est sage, répondit Meta.
A ces mots, elle s’assit dans un fauteuil, sans paraître tenir autrement à l’approbation de l’enfant, qui, piquée de cette indifférence, lui dit : — Tu es ma gouvernante ; crois-tu par hasard que tu me gouverneras ?
— C’est ce que nous verrons.
— Crois-tu par hasard que je t’embrasserai ?
— Il s’est passé dans le monde des choses plus étonnantes.
De plus en plus intriguée, Lulu se rapprocha d’elle et la tira par sa robe. Meta tourna la tête, ouvrit ses bras, et l’instant d’après, comme vaincue par un doux magnétisme, l’enfant était couchée sur ses genoux et lui disait : — Qu’as-tu là, à la joue gauche ?