La gouvernante de Lulu s’arrêta court, l’air interdit, évidemment ce n’était pas moi qu’elle cherchait dans les buissons. Elle parut peu charmée de la rencontre et se disposait à battre en retraite. — Lulu a perdu son médaillon, lui criai-je, le voici. — Elle me remercia et vint le prendre. Avant de le lui remettre : — Souffrez, lui dis-je, que je vous présente une fille de l’Égypte ; n’est-elle pas charmante ?

Cette figure moricaude ne lui revint pas. Elle la regarda d’un œil sévère et un peu inquiet ; on eût dit une colombe à qui on demande son avis sur un corbeau.

— C’est une fille, repris-je, qui a tous les vices, mais qui ne manque pas d’honneur à sa façon. Si elle est menteuse comme un laquais de grande maison, elle n’est pas fausse, elle se donne à peu près pour ce qu’elle est. Elle ne croit ni Dieu ni diable ; aussi ne les prend-elle jamais l’un pour l’autre. Quand elle les rencontrera dans l’autre monde, elle aura le plaisir de la surprise, et le bon Dieu lui dira : Gitanille, viens à ma droite ; je m’accommode mieux des gens qui m’ignorent que de ceux qui me compromettent. Je vous accorde qu’elle est gourmande comme un brochet, amoureuse comme une chatte ; remarquez pourtant qu’elle aime les hommes l’un après l’autre, que son cœur ne chante pas deux airs à la fois. Pour l’achever de peindre, elle a volé ce matin trois poules et deux canards ; mais je vous donne ma parole qu’elle n’est jamais allée en maraude dans le bonheur des autres, qu’elle ne leur a jamais escroqué ce qu’ils aimaient.

Puis, me tournant vers la bohémienne : — Devineresse de mon cœur, lui dis-je, tu n’as pas lu Jean-Paul, ni son traité de l’éducation des femmes. Tu seras toujours incomplète et d’un terre-à-terre déplorable ; mais je crois à ta sagacité dans les choses d’ici-bas. Tout à l’heure tu m’as annoncé ce qui doit se passer après-demain dans un cimetière où il y a des roses, maintenant fais-moi le plaisir de révéler sa destinée à la personne que voici.

Meta me lança un regard courroucé et essaya de s’enfuir. Je lui barrai le passage, je m’emparai de sa main gauche. — Gitanille, m’écriai-je, dis-moi le secret de cette main que je n’ai pas su deviner.

La fille de l’Égypte avança la tête, fit un geste de stupeur. Elle paraissait plongée dans une si vive admiration que Meta en fut frappée et que la curiosité la gagna ; elle consentit à poser sa main dans celle de la bohémienne, tout en détournant son visage et en souriant de pitié, comme si elle se fût prêtée par complaisance à un enfantillage qu’elle réprouvait.

Je vous assure, madame, que c’était une scène à peindre. De son regard sinistre et profond, le corbeau avait magnétisé la colombe. Il chantait en espagnol d’une voix rauque, triomphante : — Petite belle, petite belle, toi dont les mains sont d’argent, tu es une colombe sans fiel ; mais parfois tu deviens terrible comme une lionne d’Oran, comme une tigresse d’Ocagna. Tu as un signe au visage, qu’il est charmant ! Doux Jésus, je crois voir briller la lune. Petite belle, Dieu vous préserve des chutes ; il en est de dangereuses pour les dames qui veulent devenir princesses.

En ce moment, le soleil à son coucher éclairait vivement le château dont toutes les vitres étincellent. Les quatre tours à mâchicoulis et à échauguettes qui le flanquaient aux quatre coins, la terrasse bordée de balustres en marbre blanc et décorée de deux lions monumentaux qui vomissaient de l’eau par leurs mufles, le perron en fer à cheval, les baies cintrées de la façade traversées de larges meneaux en pierre, le grand attique à pilastres dont les arêtes se profilaient sur un ciel opale mêlé de vert, tout nageait dans une lumière éclatante et veloutée. La bohémienne chantait toujours :

Hermosita, hermosita,

La de las manos de plata,