Ces dernières paroles furent prononcées avec tant de chaleur que Meta parut s’attendrir.
— Ainsi vous m’engagez à refuser ? s’écria-t-elle. Je n’ai plus que trois jours pour me décider.
— Voulez-vous m’en croire ? le 1er septembre n’allez pas à Ville-Moirieu. Ce sera le mieux. Il vous est facile d’éviter ici tout tête-à-tête avec M. Flamerin ; s’il devenait trop pressant, vous me chargeriez de m’expliquer avec lui.
— Qu’il soit fait comme vous l’entendrez ! répondit-elle du ton soumis d’une carmélite qui prononce ses vœux.
La curiosité étant la plus forte, je m’étais coulé jusqu’à ma fenêtre, j’avais soulevé un coin du rideau. Ou j’eus la berlue, ou M. de Mauserre prit la main de Meta et lui baisa légèrement le bout des doigts. Elle avait le visage à demi tourné de mon côté ; son front était radieux, ses lèvres entr’ouvertes respiraient l’émotion de la joie. Ainsi sourit l’homme des champs lorsque, après de pénibles semailles et les rigueurs d’un hiver opiniâtre, il voit lever le grain, et contemple en espérance la moisson qu’il se promet d’engranger.
L’instant d’après, je ne vis plus rien ; ils étaient partis.
Je me plongeai dans un fauteuil où je demeurai quelque temps immobile, les bras engourdis, la tête lourde et, je pense, l’œil morne. Tout à coup, par un effort de ma volonté, je me retrouvai sur mes pieds, me tâtant le corps comme un homme qui est tombé d’un balcon sans se tuer et qui s’assure qu’il a tous ses membres. Après ce rapide examen, je fis deux fois le tour de l’atelier en sifflant, et je fus heureux de découvrir que je savais encore siffler. Je me souvins que c’était à Dresde que j’avais cultivé ce talent ; je pensai au portrait de Rembrandt, et Rembrandt me fit rêver à Velazquez. Je crus entendre une voix qui disait : — C’est le seul dieu qui ne trompe pas. — J’ouvris le tiroir d’une table, j’en tirai une vieille pipe d’écume que j’avais héritée de mon père, je la bourrai, je l’allumai, et je me surpris à m’écrier : — Tonnelier de Beaune, votre fils se porte bien ! — Puis je me rassis devant mon chevalet, je retouchai la draperie de mon Boabdil. Je dois confesser toutefois que ma brosse tremblait un peu, que jamais mon appui-main ne me fut si nécessaire.
Au bout d’une heure, on frappa de nouveau à la porte de la tour. Ce n’était cette fois ni M. de Mauserre, ni Meta ; — je me trouvai face à face avec la plus effrontée, avec la plus basanée des gitanilles. Elle avait des yeux pareils à des taches d’encre et l’air sournois d’un oiseau de nuit que la lumière effare. Ayant rencontré le matin cette beauté parmi les traînards de la bande de bohémiens qui avaient tant fait aboyer nos dogues, je m’étais féru de sa diablerie, de ses grâces scélérates, et je l’avais invitée à venir poser dans mon atelier. Je m’empressai de l’introduire, enchanté qu’elle fût de parole. Le ciel m’envoyait en sa personne un modèle et une compagnie dont j’avais grand besoin. Tout en troussant mon croquis, je pris plaisir à causer avec elle. Je vous ai déjà dit, madame, que, quand j’ai rencontré dans le monde certaines vertus, il me vient au cœur de saintes tendresses pour la canaille. A la vérité, ce sont des transports assez dangereux.
Le soleil déclinait lorsque je levai la séance et sortis avec mon modèle. Comme nous traversions le terre-plein, j’aperçus au pied de l’escarpolette un objet brillant : c’était le médaillon de Lulu, qui l’avait perdu en se balançant. Je le ramassai, et au même instant j’avisai Meta au bout de la grande charmille. Elle s’avançait de notre côté, la tête penchée, promenant ses yeux autour d’elle et s’arrêtant par intervalles pour fureter dans les buissons. Je dis quelques mots à l’oreille de la bohémienne et je lui glissai une pièce d’or dans la main. Je n’eus pas besoin de m’expliquer tout au long ; outre qu’elle avait de l’école, la pièce qu’elle tenait dans ses doigts crochus et qu’elle contemplait en souriant lui allumait le regard et l’intelligence. En la payant grassement, madame, on lui aurait fait apprendre le chinois en huit jours.
Nous étions, elle et moi, à demi masqués par un massif, Meta, que sa recherche absorbait, arriva jusqu’à dix pas de nous sans nous apercevoir. — Je me suis oublié dans ma promenade, dis-je tout haut à la gitanille. Il se fait tard ; il faut remettre notre séance à demain.