— Je crois qu’on a parlé, fit M. de Mauserre, — et il cria : — Tony, êtes-vous ici ? — Je ne soufflai mot. — Vous vous êtes trompé, je n’ai rien entendu, lui répondit Meta.
Peu après, elle appela Lulu et lui représenta qu’il était temps de retourner au château. Comme l’enfant ne faisait pas mine de quitter son jeu, elle courut la chercher et donna l’ordre à la bonne de l’emmener ; puis elle vint retrouver M. de Mauserre, qui l’avait attendue, assis, je crois, sur un banc de pierre à quelques pas de la tour.
— Monsieur, lui dit-elle, j’ai une confidence à vous faire, un conseil à vous demander. Je ne sais si j’en aurai le courage.
Il repartit du ton le plus gracieux : — Je n’ai rien de caché pour vous, et je serais heureux de penser que je possède toute votre confiance comme vous avez la mienne.
Elle s’embarrassa dans un long préambule qu’il la supplia d’abréger. — Que signifie ce tortillage ? Arrivons au fait, je vous prie, lui disait-il. — Enfin elle se résolut à entamer son récit, parlant si bas qu’à grand’peine quelques syllabes parvenaient à mon oreille. Il me parut qu’à plusieurs reprises elle prononçait mon nom. M. de Mauserre était fort ému de son histoire ; il s’écriait de temps en temps : — Est-ce bien possible ? j’étais à mille lieues de me douter d’une chose pareille.
Quand elle eut fini, comme il gardait le silence, elle lui demanda si à son insu elle avait laissé échapper quelque mot qui pût le chagriner ou l’offenser. Il lui répliqua brusquement : — Que vous conseille votre cœur ?
— Que sais-je ? répondit-elle ; je crains de le mal comprendre.
Après une nouvelle pause : — Aimez-vous Tony ou ne l’aimez-vous pas ? reprit-il avec la même vivacité où perçait la colère.
La réponse fut si indistincte qu’à mon vif regret je ne pus la saisir.
— Vous voulez donc que je vous conseille ? fit-il d’un ton radouci. A mon tour, je suis embarrassé. Vous parliez tout à l’heure de l’égoïsme de l’amour ; l’amitié a le sien. Il n’y a que trois mois que nous nous connaissons, et votre société m’est devenue une si douce habitude que je frémis à l’idée d’y renoncer, si vif est pour moi le charme de nos chères causeries. Pourtant je veux m’oublier pour ne consulter que votre intérêt. Je suis très-attaché à l’homme dont vous parlez ; il m’a rendu des services que je n’oublierai pas. Quel que soit son mérite, je doute que vous fussiez heureuse avec lui. Il est artiste, il l’est dans l’âme ; la peinture et la gloire sont ses deux maîtresses, sa femme ne passera qu’après. Souffrez que je vous dise toute ma pensée : vous seriez quelque temps son joujou, pour ne plus être ensuite que sa ménagère. Mon amitié vous souhaite un mari qui ait avec vous une parfaite conformité de goûts et de sentiments, qui sache tout ce que vous valez, un homme capable d’apprécier votre rare intelligence, votre caractère à la fois si solide et si souple, cette charmante complaisance de votre esprit qui sait entrer dans les pensées qui vous sont le plus étrangères et vivre, pour ainsi dire, dans l’esprit d’autrui. Ce mari, vous le rencontrerez un jour, et il fera de vous sa compagnie favorite, la confidente de toutes ses pensées, sa conseillère et son amie dans le sens le plus intime et le plus doux de ce mot.