— N’y comptez pas, monsieur ; ce temps ne viendra pas de sitôt.

— Oh ! bien, quel âge me donnez-vous donc ?

— Je ne sais… Vous devez avoir, Mme de Mauserre et vous, elle un peu moins, vous un peu plus de quarante ans.

Il se mit à rire d’un petit rire qui partait d’un cœur épanoui. — Vous ne vous y connaissez pas ; ôtez-lui-en dix et ajoutez-m’en douze, et vous aurez notre compte à tous les deux.

— Que votre visage est menteur ! fit-elle ; mais je l’accuse à tort, il dit vrai. Vous avez l’éternelle jeunesse du cœur et de l’esprit, et jamais vous n’aurez d’âge. — Elle s’interrompit pour crier à la bonne, qui balançait Lulu : — Prenez garde ! pas si haut ! — Puis elle reprit : — La voici, la vraie compensation. Vous revivez dans cette chère enfant, qui vous ressemble, qui ne tient que de vous. Hélas ! je touche à une autre plaie. Puisse-t-elle bientôt se fermer, celle-là, et le jour venir où Lulu sera tout à fait votre fille !

Il assena un grand coup de sa canne contre le seuil de la tour et répondit d’un ton bref : — Si vous connaissiez le code, vous sauriez que c’est impossible.

Ils restèrent si longtemps hors de portée de mes oreilles, que je crus que je n’entendrais plus rien. C’eût été dommage ; leur conversation m’intéressait. Heureusement Lulu ne s’intéressait pas moins à son escarpolette ; il en résulta qu’ils eurent le temps de faire encore un tour, et que cinq minutes plus tard j’ouïs une voix grave qui disait : — Vous croyez qu’elle souffre, elle aussi ?

— Elle est si bonne, monsieur, repartit une voix filée, qu’elle vous cache ses regrets, son ennui, son chagrin. Elle était faite pour le monde, pour y briller, pour y être admirée. A en juger par son portrait, elle a dû être merveilleusement belle.

Je fus sur le point de courir à la fenêtre et de leur crier : — Ne vous en déplaise, c’est encore la plus jolie femme de France. — Je n’en fis rien, et M. de Mauserre eut le loisir d’adresser à Meta je ne sais quelle question. Elle répondit : — Vous m’embarrassez, monsieur. L’amour est si exigeant, si égoïste, qu’il fait rarement le compte des sacrifices qu’il impose. Il me semble pourtant que, si j’avais l’affreux malheur d’être un empêchement à la carrière de l’homme que j’aimerais, Dieu me donnerait la force de me séparer de lui, de me sacrifier, heureuse si sa reconnaissance et son affection venaient quelquefois me chercher dans ma solitude.

Cette fois il m’échappa de dire à demi-voix : — Voyez la langue de serpent !