Ce qui me parut certain, c’est que Mme de Mauserre n’entendait malice à rien de tout cela ; elle avait son visage, sa beauté, son sourire de tous les jours. Elle croyait en son mari comme vous pouvez croire en Dieu, madame ; elle le tenait pour un être surnaturel, supérieur à toutes les communes faiblesses, dont la loyauté était aussi inviolable que la parole de Jupiter quand il avait juré par le Styx. Et puis cette âme de cristal s’imaginait que tout le monde était transparent comme elle, et que ce qu’on lui cachait n’existait pas ; — mais lui cachait-on quelque chose ? J’étais disposé à croire que Mme d’Arci épousait trop aveuglément les préventions de son mari. M. de Mauserre lui avait dit un jour devant moi : — Oh ! vous, ma chère, si M. d’Arci vous affirmait de son ton décisif qu’il aperçoit les astres en plein midi, après une courte hésitation vous verriez distinctement toute la voie lactée sans qu’il y manquât une étoile.
Le 29 août, dans l’après-midi, je me rendis à mon atelier, qui, comme vous le savez, était au premier étage d’une tour isolée et à quelques centaines de pas du château. Je m’étais remis avec ardeur à mon tableau de Boabdil. Pour être sûr que personne ne viendrait me déranger dans mon travail, je fermai au verrou la porte du donjon, et je retirai la clé de la serrure. Je peignais depuis une demi-heure lorsque le vent m’apporta par ma fenêtre entr’ouverte un murmure de voix et de pas. C’étaient M. de Mauserre et Meta, qui, accompagnés de l’enfant et de sa bonne, revenaient de leur promenade accoutumée. La tour occupait le milieu d’un terre-plein qui avait vue sur le château ; à l’un des bouts, il y avait un hamac et une escarpolette. Lulu pria sa bonne de la balancer ; je n’entendis d’abord que ses bruyants éclats de rire. Bientôt il me parut que deux personnes s’approchaient. Elles frappèrent à la porte, tâchèrent d’ouvrir ; je demeurai coi. On se retira, jugeant que l’atelier était vide : il renfermait pourtant une paire d’oreilles très-attentives et qui pensaient avoir le droit de l’être.
Pendant que Lulu se balançait, les deux personnes qui n’avaient pu s’introduire dans la tour commencèrent d’arpenter l’esplanade. Comme elles revenaient sur leurs pas, j’attrapai à la volée quelques bribes de leur conversation. Ce ne furent d’abord que des mots décousus, puis une phrase tout entière prononcée par une voix très-douce : « Jamais personne n’a si bien connu les hommes. »
On se rapprocha encore, et on fit une halte juste sous ma fenêtre. La même voix douce se prit à dire : — Ah ! monsieur, vous êtes né non-seulement pour écrire l’histoire, mais pour en faire. Que ne suis-je reine ou impératrice ? C’est aux Charmilles que je viendrais chercher mon premier ministre. Je l’arracherais à sa retraite en lui disant que les hommes supérieurs se doivent à la société, que Dieu ne leur permet pas d’enfouir les talents qu’il leur a donnés.
M. de Mauserre répliqua vivement : — Vous êtes cruelle. Ne voyez-vous pas que vous rouvrez une plaie mal fermée ?
— Pardonnez-moi, répondit-elle avec un accent de contrition. J’ai parlé trop vite, j’avais oublié…
— Vous avez le droit de me faire souffrir, interrompit-il. Ne vous dois-je pas la vie ?
Il y eut un silence, après lequel M. de Mauserre parla longtemps à voix basse. Son discours fut perdu pour moi, hors la conclusion, qu’il prononça d’un ton appuyé : — Quand j’ai fait ce sacrifice, je n’en avais pas mesuré l’étendue.
Là-dessus, ils se remirent on marche. — Voilà donc de quoi l’on s’entretient quand on se promène dans le parc ! pensai-je en ramassant mon pinceau, que j’avais laissé tomber.
Quelques minutes après, ils étaient de nouveau sous ma fenêtre, et de nouveau je prêtai l’oreille. — Vous parlez de compensations, disait M. de Mauserre. Je n’en connais qu’une, c’est qu’on finit par vieillir, et qu’il arrive un temps où on ne se juge plus digne de ses propres regrets.