IV
Quoique Meta Holdenis fût si savante dans l’emploi du temps qu’elle en avait de reste pour tout, elle ne trouva pas en six semaines le moment de causer une seconde fois tête à tête avec votre serviteur. Elle n’avait pas l’air de m’éviter ; mais elle ne me cherchait pas. Une institutrice ne saurait trop s’observer.
D’ailleurs il lui était venu un surcroît d’occupation. M. d’Arci nous quitta pour aller passer quelque temps dans une terre qu’il avait héritée en Touraine, et Mme d’Arci fut l’y rejoindre quelques jours après. Son père la vit partir avec regret. Il avait presque terminé les deux premiers volumes de son histoire de Florence, et il songeait à les faire imprimer dès qu’il aurait achevé la mise au net. Comme on lui ordonnait de ménager ses yeux, qu’il avait fort délicats, sa fille s’était chargée de recopier son manuscrit plein de ratures, de surcharges et d’apostilles ; elle savait se reconnaître dans ce grimoire. Après son départ, il voulut prendre un secrétaire. Meta lui offrit ses services ; il les refusa d’abord, finit par les accepter. Il fut bientôt dans l’enchantement de son nouveau copiste. Meta avait une plus belle main et plus d’intelligence encore que Mme d’Arci, — et ce qui le toucha davantage, elle prit tant de goût pour sa noble besogne qu’elle avait peine à s’en arracher. Elle trouvait l’histoire de Florence admirable et l’historien un très-grand homme. Ce sont des choses qu’un auteur ne craint pas de s’entendre répéter : on en connaît qui regrettent de ne pouvoir faire des rentes à tous ceux qui les admirent ; mais tout le monde n’a pas au même degré le talent de l’admiration. La voix, le geste, ne suffisent pas ; il faut que le regard s’en mêle, qu’il accentue l’éloge, et que ses caresses infligent à la modestie du patient un délicieux supplice. Le regard de Meta était parlant. Saint-Simon a dit d’une grande dame de son temps, qui s’est mêlée de très-grandes affaires, qu’elle était « brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait. » Meta Holdenis ressemblait beaucoup à cette grande dame.
Elle rendit à M. de Mauserre un autre service plus essentiel encore : elle lui sauva la vie ou à peu près. Ses nerfs le tourmentaient par intervalles. Le remède dont il usait pour se soulager était de sortir le soir à cheval et de s’en aller courir la campagne ; la fatigue amenait le sommeil. Dans une de ses promenades nocturnes, il se refroidit, et ce refroidissement dégénéra en une pleurésie qui devint alarmante. Mme de Mauserre voulut d’abord le soigner et le veiller seule ; ses forces furent bientôt épuisées, elle dut se faire aider par Meta. Le mal empirant, elle fut dévorée d’inquiétudes qu’elle ne savait ni maîtriser ni dissimuler, et le médecin lui enjoignit de ne plus approcher le malade. Il fut question de rappeler Mme d’Arci ; Meta assura qu’elle suffirait à tout et tint parole. Quand il eut connu le charme d’être soigné par elle, M. de Mauserre, qui dans ses maladies était un véritable enfant gâté, ne voulut plus prendre de remèdes que de sa main ni souffrir que personne autre pénétrât dans sa chambre. Non-seulement elle possédait quelques lumières en médecine et le génie des potions, des lochs et des juleps, ayant traité ses frères et ses sœurs dans plusieurs cas assez graves, — elle avait aussi la douceur, la patience, le pied léger, la main souple et l’infatigable sourire d’une garde-malade accomplie. Ses lassitudes étaient courtes. Après une nuit blanche, elle s’endormait sur une chaise et se réveillait au bout d’une heure, fraîche, alerte, aussi dispose, aussi allante que devant. Voilà ce que c’est que d’aimer Dieu et le prochain : ces sentiments opèrent des miracles.
Tant de peines furent récompensées. M. de Mauserre entra en convalescence et se rétablit rapidement, comme il arrive aux natures nerveuses, lesquelles tombent et se relèvent tout d’un coup. Un matin, après déjeuner, appuyé sur le bras de Mlle Holdenis, qui portait à son autre bras un pliant, et précédé de Lulu, qui avait promis d’être sage comme un enfant de chœur, il réussit, moyennant quelques haltes, à faire le grand tour du parc. Mme de Mauserre ne pouvait assez remercier Meta de ses soins et de son dévoûment. Voulant lui donner une faible marque de sa gratitude, elle pria Mme d’Arci, qui à son retour devait passer par Lyon, d’y acheter la plus jolie montre qu’elle pourrait trouver, enrichie de brillants, pour remplacer l’humble petite montre d’argent qui marquait à cette aimable fille les heures d’une vie si utilement occupée.
Le jour même où M. et Mme d’Arci arrivèrent aux Charmilles, je dus partir à mon tour ; j’étais rappelé à Paris par un tableau que l’acheteur réclamait et que je ne voulais pas livrer sans y avoir fait les dernières retouches. Meta, que je vis un instant avant mon départ, me souhaita un heureux voyage ; elle ne me demanda pas quand je reviendrais, et je la trouvai un peu trop discrète. J’étais depuis huit jours dans mon atelier de la rue de Douai quand Mme d’Arci m’écrivit pour me charger d’une commission. La dernière ligne de sa lettre était ainsi conçue : — « Nous avons des raisons particulières, mon mari et moi, de souhaiter que vous reveniez le plus tôt possible. » — Ce post-scriptum me surprit ; je ne me savais pas si nécessaire au bonheur de Mme d’Arci. Je m’étais proposé de ne retourner aux Charmilles qu’à la fin du mois. J’avançai mon départ de quelques jours, et en arrivant au château je rencontrai sur le perron Mme d’Arci, qui me dit à demi-voix : — Il se passe ici certaines choses qui nous déplaisent.
— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je.
— N’en croyez que vos yeux, me répondit-elle. Je souhaite que nous nous trompions.
A la vérité, il ne se passait rien aux Charmilles qui fût digne de remarque ; mais quoi qu’en dise l’arithmétique, des riens additionnés finissent quelquefois par être quelque chose. M. de Mauserre, tout à fait remis, s’occupait de son histoire de Florence, et malgré le retour de sa fille il ne l’avait pas rétablie dans sa charge de copiste ; — je vous ai dit que Meta avait une plus belle main que Mme d’Arci. J’observai encore qu’il avait l’habitude de faire chaque jour après son déjeuner une grande promenade dans le parc, qui durait quelquefois deux heures. Meta seule et Lulu l’accompagnaient ; quelque indiscret se mettait-il de la partie, il faisait sentir à l’intrus par son air froid et préoccupé qu’il était de trop. Il faut convenir que son caractère était plus inégal qu’avant sa maladie ; il était souvent sombre, taciturne ; à ses mélancolies succédaient des gaîtés un peu forcées. Quand un homme a eu la pleurésie, il est tout simple que son humeur s’en ressente, et il faut pardonner beaucoup à un historien qui s’évertue à éclaircir quelques points controversés de la conjuration des Pazzi. Meta elle-même n’était pas dans son assiette ordinaire. Elle avait des absences pendant lesquelles, laissant trotter ses yeux, elle regardait voler les mouches. A d’autres moments, on remarquait en elle quelque chose d’agité, d’un peu tendu, et des longueurs de respiration à faire croire qu’il n’y avait pas assez d’air dans la chambre pour ses poumons ou pour ses espérances ; — mais il fallait être M. d’Arci pour se figurer qu’elle espérait quelque chose. Il était plus naturel de penser que ses fatigues de garde-malade et ses nuits blanches avaient pris sur sa santé.
Le soir de mon arrivée, comme elle chantait d’une manière ravissante je ne sais plus quel air de Don Juan, elle eut une attaque de nerfs. Elle devint très-pâle, se renversa brusquement en arrière. Par bonheur, M. de Mauserre se trouva juste à point derrière son escabeau pour la recevoir et l’emporter dans un fauteuil. Le moyen de transporter une femme sans la prendre par la taille ? Peut-être, après avoir déposé son fardeau, fut-il un peu long à dégager ses bras ; à cinquante ans, on n’a pas l’agilité d’un jeune homme. Le lendemain, l’impitoyable M. d’Arci se permit de plaisanter Meta sur son évanouissement ; son beau-père releva vertement ses brocards.