— Vous prononcez le mot de rente avec quelque emphase, dit-elle en souriant ; il vous remplit la bouche. Je vous le répète, toute petite je ne goûtais déjà que les romans où la faim épouse la soif. Celui que vous m’avez conté m’agréerait davantage, si M. et Mme de Mauserre s’étaient enfuis ensemble pour aller vivre dans un méchant taudis où ils auraient travaillé en s’aimant. Sainte pauvreté ! s’écria-t-elle avec une certaine exaltation, vous purifiez tout ! vous remplacez l’innocence ! vous êtes la poésie et le bonheur !

J’allais lui répliquer ; Lulu nous rejoignit sans qu’on l’eût appelée. Meta fit quelques pas au-devant d’elle, et, l’enlevant dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une impétuosité de tendresse qui eût charmé Mme de Mauserre. Nous regagnâmes la voiture, où on me fit une place. L’enfant ne tarda pas à hocher la tête et à s’endormir ; Meta la coucha sur ses genoux. A plusieurs reprises, j’essayai de renouer l’entretien ; elle me répondit d’un air distrait. Elle regardait vaguement dans la campagne ; décidément elle était rêveuse.

Quand nous atteignîmes la grille du château : — Croyez-vous, me demanda-t-elle tout à coup, que M. et Mme de Mauserre soient heureux ?

— Ils le seraient davantage, s’ils pouvaient s’épouser ; mais on s’accoutume à tout.

— L’homme est né pour l’ordre, repartit-elle, et, quand il l’oublie, l’ordre se venge.

Il me parut qu’elle tournait trop au grave. Je lui chatouillai les lèvres avec la pointe d’une bardane que j’avais rapportée du cimetière. — Ce qui me rassure pour cette maison de désordre, lui dis-je, c’est que vos armoires lui feront trouver grâce devant le Seigneur. Elles sont si bien rangées que du plus haut des cieux l’armée des chérubins prend un plaisir extrême à les contempler.

Elle m’arracha des mains ma bardane et me répliqua : — Si vous voulez me plaire, tâchez d’être moins Français et moins artiste. — Elle ajouta : — Promettez-moi que vous ne parlerez à personne de ce qui s’est passé aujourd’hui entre nous, et que vous ne m’en reparlerez pas à moi-même avant le 1er septembre.

Je lui répondis par un des quatre vers qu’elle avait admirés. — N’ayez crainte, lui dis-je ;

Content de son bonheur, il sut le renfermer.

A table et pendant toute la soirée, elle redoubla d’attentions respectueuses pour Mme de Mauserre ; elle semblait vouloir lui prouver que, bien qu’elle sût tout, elle ne la considérait et ne l’aimait pas moins. Elle en fit trop ; en lui souhaitant une bonne nuit, elle lui prit la main et la porta humblement à ses lèvres. — Ah ! ma chère, lui dit Mme de Mauserre, depuis que vous êtes ici, voilà la première fois que vous faites quelque chose qui me déplaît ; je veux vous apprendre comment on s’embrasse entre amies. — Et elle la baisa tendrement sur les deux joues.